#Off2Africa Jour 14 Nouadhibou Mauritanie

#Off2Africa Jour 14 Nouadhibou Mauritanie © GILLESDENIZOT

Vendredi 9 décembre 2016
Etre seul parmi les hommes, sur la route et dans la vie…

Vivre comme le sable, léger et sans attaches. Marcher à deux, mais dans un espace de liberté, de silence aussi. Se laisser porter jusqu’au Râs Nouâdhibou, où la ligne de chemin de fer tombe dans la baie…

A Port-Etienne, la coloniale Nouadhibou, Saint-Exupéry rédigea Terre des hommes. Dans ces essais autobiographiques, il évoque l’amitié, la quête de sens et de vérité, la vie, la mort. Situé à la lisière des territoires insoumis, Port-Étienne n’est pas une ville. (…) Le désert, autour, est si absolu que, malgré ses faibles ressources militaires, Port-Étienne est presque invincible. (…) Pourtant, de mémoire d’homme, il y a toujours eu, quelque part dans le Nord, un rezzou en marche sur Port-Étienne. (Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes)

Au Pleine Lune, il y avait cet homme habillé à l’occidentale. Taleb est une rencontre d’avant, de longtemps avant… Et je me trouve irrésistiblement ancré ici. Je n’ai pas vraiment envie de partir découvrir d’autres lieux tout de suite. Je n’avais d’ailleurs pas imaginé passer par la Mauritanie. Maintenant que j’y suis, pourquoi ne pas en profiter pour aller explorer l’intérieur du pays, autrement plus intéressant que la grande ville ? Il y a Chinguetty et son ksar, ses bibliothèques islamiques d’un autre temps et toute cette histoire des hommes. Mais nos conversations sont un voyage en elles-mêmes. Nous passons notre temps, tout notre temps, à parler des hommes et des mondes dans lesquels nous vivons. Je crois qu’il cherche comme moi une liberté, une proximité qu’il ne trouve pas. Alors le temps ensemble est une échappée, une immense bouffée d’air. Il a un visage de pharaon, l’iris de ses yeux est comme un soleil levé. Même lorsqu’il est silencieux, je sens qu’il pense à cette liberté. Il cherche des réponses depuis longtemps. Cette rencontre n’est pas fortuite. Alors profitons-en puisque nous avons le temps.

« Ici les mots perdaient peu à peu la caution que leur assurait notre humanité. Ils n’enfermaient plus que du sable. Les mots les plus lourds comme « tendresse »,
« amour » ne posaient dans nos cœurs aucun lest. »

Antoine de Saint-Exupéry, Courrier sud

Depuis le matin, nous marchons dans les rues ensablées de Nouadhibou. « Si tu vois les mouches s’attacher à un lieu, c’est qu’il y a une odeur » dit un proverbe mauritanien. Il est impossible de l’éviter, l’odeur de poisson est omniprésente surtout autour du port. Nous croisons des camions débordant de jeunes marins sénégalais, éreintés mais encore capables de chanter et de rire à gorge déployée. C’est l’instinct de vie, de survie. En route, ils prennent de l’avance sur leur travail et dépiautent le produit de leur pêche. Ils jettent les entrailles sanguinolentes au beau milieu de la chaussée. Les mouches plongent dessus, les oiseaux les plus téméraires aussi.

C’est vendredi, jour de prière. Les rues se vident progressivement tandis que le soleil se renforce. Des épaves de navires sont encore enlisées dans la baie. Tout semble contribuer à donner une image d’abandon, de torpeur, de mort. La voix du muezzin dans l’air lourd couvre nos paroles. Parler peut coûter cher en Mauritanie : le blogueur mauritanien Mohamed Ould Cheikh M’Kheitir a été condamné à mort pour apostasie après avoir écrit un billet sur l’islam et la discrimination raciale. La Mauritanie est pourtant abolitionniste de facto puisqu’elle n’a pas appliqué la peine de mort depuis 1987. En janvier 2017, la Cour suprême a décidé de renvoyer le dossier devant une autre cour d’appel, mais sans annoncer de nouvelle date de procès. Si la rue semble morte, elle est capable de se réveiller avec violence pour réclamer l’application de la peine capitale, notamment après les grandes prières du vendredi. Un célèbre poète (quelle tristesse que la poésie ne protège pas d’une telle haine) menace même de tuer le blogueur s’il était libéré…

« Avant d’être une affaire d’apostasie, l’affaire Mohamed Cheikh Ould Mohamed est émaillée de discrimination raciale profonde, de pratiques discriminatoires et de domination qui gangrènent l’appareil de l’Etat, l’appareil judiciaire, mais aussi la société mauritanienne. Parce qu’il n’aurait pas été jeté en prison et traîné sur le banc des accusés s’il était membre des castes supérieures d’arabo-berbères. C’est parce qu’il est forgeron, parce qu’il est d’une caste frappée d’infamie dans la société » qu’il subit ce sort, dénonce l’anti-esclavagiste mauritanien Biram Dah Abeid qui suit l’évolution de ce dossier. En Mauritanie aussi, comme en Inde, certains hommes se disent supérieurs à d’autres. Les mouches s’attachent toujours où il y a une odeur…

Des mouches, il y en avait beaucoup dans la grande salle du restaurant, mais le couscous que nous avons partagé était délicieux. J’ai échangé avec Taleb mon morceau de viande contre légumes et piments, puis, affalés sur un canapé absolument d’un autre âge, nous nous sommes assoupis. Des hommes, chacun isolé à leur table, fixaient mollement du regard un écran plat qui diffusait un film Bollywood. Surprendre Shah Rukh Khan dans Dilwale en version originale sous-titrée en arabe dans un boui-boui de Nouadhibou me fait doucement sourire.

« Et cependant, nous avons tous connu les voyages, où, tout à coup, à la lumière d’un point de vue particulier, à deux heures de l’escale, nous avons ressenti notre éloignement comme nous ne l’eussions pas ressenti aux Indes, et d’où nous n’espérions plus revenir. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes

Les puissants, assoiffés de pouvoir, enivrés par lui, prennent souvent des décisions implacables et ridicules ; les mouches, attirées par le sucre, tournaient bruyamment autour de notre thé à la menthe.


Durant #Off2Africa, j’avais pris pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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