#Off2Africa Jour 15 Nouadhibou Mauritanie

Samedi 10 décembre 2016
Et si je sautais dans le train minéralier emblématique de la Mauritanie, le plus long du monde (plus de 2 kilomètres et 200 wagons), entre Nouadhibou et Zouerate, soit 650 kilomètres de voie ?

J’ai hésité, et puis j’ai finalement renoncé. Pourtant, l’idée était vraiment tentante et l’aventure, unique. Si j’y ai pensé et si je devais me décider rapidement, c’est que j’aurais pu demander à Leo de l’accompagner dans ce périple. Leo occupe la chambre d’à-côté au Camping de la Baie du Lévrier. Nous nous croisons souvent au Pleine Lune. Notre conversation a commencé comme souvent dans les rencontres de voyage : des infos, des astuces échangées. D’où arrives-tu ? Où vas-tu ensuite ? Et, plus rarement, pourquoi ? Que cherches-tu ?

Leo va à Dakar pour y rencontrer un ami, avant de rentrer en France retrouver son fils et sa petite famille pour les fêtes de Noël. Il a prévu de se rendre dans la région de l’Adrar en empruntant ce fameux train de minerai de fer. Les heures de départ sont, comme toujours en Afrique, aléatoires. Le trajet dure 18 heures, notamment de nuit. Sur les 200 wagons du convoi, il n’en existe qu’un seul pour les passagers. La plupart des hommes à bord prennent place à même les tas de minerai.

J’écoute Leo me raconter avec excitation son projet. Je me mets à rêver de pouvoir, moi aussi, vivre cette aventure unique. J’imagine la température qui chute drastiquement dans le désert, la nuit venue. Je pense au thé que l’on partage avec les compagnons du wagon, passagers ou minerai. J’ai même l’image magnifique des visages sombres, luisant à la faible flamme d’une lanterne ou d’une lampe, les chèches et les couvertures dans lesquelles il faudra s’enrouler pour lutter contre le froid, le vent, la poussière, le sable. Je me dis : « Vas-y ! Fais-le ! Au bout t’attendent Chinguetti, la « ville des bibliothèques », Atar, et surtout Ouadane où l’on trouve la structure de Richat. Et si tu demandais à Leo s’il accepte que tu l’accompagnes ? Il est discret, et voyage seul comme toi. Tu n’as rien à perdre, au pire il te dira non. » Tout cela court dans ma tête, l’envie de vivre ces moments, la peur de la pénibilité du voyage aussi.

Adolescent, j’avais fait le trajet de Jakarta à Jogjakarta en train, uniquement pour aller voir le lever du soleil au temple de Borobudur. Là aussi, j’étais parti seul pendant 4 mois en Asie du Sud-Est. Ce voyage, toute la nuit dans des conditions que j’avais trouvé difficiles, m’avait à l’époque fait penser que je n’étais pas prêt pour l’Inde. Alors la perspective de me retrouver assis sur un tas de minerai de fer pendant toute une nuit à travers le Sahara a fini par avoir raison de mon envie d’accompagner Leo. La petite voix intérieure fit entendre toutes les excuses valables et remporta la partie. Je décidai de souhaiter bon vent à Leo, non sans garder en tête qu’un jour, je devrai revenir et me mesurer, moi aussi, au plus long train du monde.

Mais juste avant de se dire au revoir, voilà que Leo ôte le pendentif qu’il porte autour du cou et me l’offre. C’est une pierre de couleur rouge foncé, probablement un grenat, de Ceylan ou d’Inde. Le grenat rouge favorise la dévotion et influe sur les chakras Mūlādhāra (la base) et Anāhata (le coeur). Traditionnellement, les grenats rouge sont des gemmes qu’on recommande aux personnes qui manquent de force, physique et/ou spirituelle. Ils sont aussi conseillés aux gens calmes et posés à qui ils donnent de l’énergie, de la force, de la persévérance et du courage. Je me dis que Leo m’a bien cerné, moi, mon état du moment, le but de mon voyage en solitaire, les difficultés que j’ai rencontrées et l’espoir que je conserve encore. Je suis ébahi et ému.

Un jour, toujours en train, j’avais rencontré des touristes japonais qui m’avaient fait présent d’un petit porte-clés en remerciement de mon assistance. Ils m’avaient aussi appris que leur tradition veut que celui qui reçoit un cadeau en fasse immédiatement un à son tour. Ainsi, nul n’est redevable, chacun est quitte. Me souvenant de cette coutume, je me rue dans ma chambre à la recherche d’un petit souvenir à donner à Leo, pour que nous puissions aussi être quitte. Je n’ai pas grand chose car je n’ai emporté que le strict minimum. En un instant, je trouve l’objet adéquat : ce sera la petite figurine de Ganesh que m’a offerte Vinod avant mon départ. J’en avais plusieurs chez moi en Inde, sur une étagère, mais maintenant elles m’attendent dans des cartons, là-bas. Mon élève Geet m’avait conseillé d’en acheter une nouvelle et de la conserver avec moi en voyage. C’était au temps où j’imaginais encore que Ganesh, celui qui supprime les obstacles, le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir, pourrait m’aider à retrouver mon poste au conservatoire, ou tout au moins ma vie là-bas…

Tout heureux, j’offre mon petit Ganesh à Leo en pensant qu’une partie de moi fera tout de même le voyage vers l’Adrar. On s’embrasse. On se dit bonne chance. On se quitte.

Nos chemins se séparent mais je gagne ainsi du temps avec Taleb. Nous partons de notre côté, dans les rues de Nouadhibou, sur des hauteurs d’où l’on voit les mosquées en contre-bas. Il y a des chèvres dans les rues, peu de gens car le soleil est chaud, de la viande pend au-dessus de l’étal du boucher et les mouches se régalent dessus. Nous allons revoir la mosquée soufie, que nous avions découverte de nuit et dont j’avais enregistré le muezzin pour mon élève Haroon.

Et puis nous avons faim et nous retournons au Monaco, où nous avions dîné la veille. Raju, le chef et propriétaire, est espagnol mais d’origine indienne par son père. Il nous avait proposé de bons tapas, faits maison, par lui-même et à la commande. Nous nous étions installés sur les canapés dans le petit salon privé. Cela devient notre lieu de prédilection, quand nous ne sommes pas au café Pleine Lune. Les Espagnols expatriés s’y retrouvent, on s’y sent comme à la maison et Raju nous laisse en profiter sans compter. Cette fois, Raju nous attend pour m’offrir mon premier thiéboudiène, littéralement « riz au poisson » en wolof, le mets le plus célèbre et plat national de la cuisine sénégalaise. J’en ai mangé beaucoup (avec ou sans poisson) depuis, et celui de Raju restera le meilleur. A part peut-être celui dans un certain boui-boui à Yoff que j’ai beaucoup fréquenté pendant mon séjour à Dakar, mais c’était aussi parce que les serveuses étaient charmantes et que leur piment maison était le meilleur du coin ! Raju, à qui j’ai raconté un peu de ma vie en Inde, m’a préparé une surprise… du panipuri ! Du vrai chaat comme j’en mangeais à Mumbai avec Geet, mais made in Nouadhibou ! Je suis si heureux, je me régale en retrouvant le plaisir de manger à nouveau avec les doigts et de partager un plat commun.

Encore un thé mauritanien à la menthe sur la terrasse fleurie, puis le crépuscule venu, nous marchons jusqu’au port. Là, assis sur un bateau, nous regardons la nuit tomber.

« Nous habitons à un kilomètre du fort, et rentrons chez nous sous le clair de lune, après le dîner. Sous la lune le sable est rose. Nous sentons notre dénuement, mais le sable est rose. Mais un appel de sentinelle rétablit dans le monde le pathétique. C’est tout le Sahara qui s’effraie de nos ombres, et qui nous interroge, parce qu’un rezzou est en marche. Dans le cri de la sentinelle toutes les voix du désert retentissent. Le désert n’est plus une maison vide : une caravane maure aimante la nuit. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes

« La lune achevait de s’éteindre, comme une braise pâle, dans une brume semblable à un banc de neige. Le ciel, au-dessus de nous, à son tour se couvrait de nuages, et nous naviguions désormais entre ces nuages et cette brume, dans un monde vidé de toute lumière et de toute substance. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes

Durant #Off2Africa, j’avais pris pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

 

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