#Off2Africa Jour 19 Saint-Louis Sénégal

Mercredi 14 décembre 2016
Après le Maroc et la Mauritanie, me voici donc arrivé au Sénégal, au bord du fleuve, dans le quartier historique de l’île Saint-Louis…

J’ai toujours été marqué par les villes coloniales, surtout quand elles se trouvent au bord de l’eau. Ces lieux sont beaux, même s’ils sont souvent décrépis et empreints de nostalgie, cependant il faut aussi se souvenir de leur raison d’être initiale. Tout cela devient soudain beaucoup moins reluisant… Et je ne suis même pas encore à Gorée…

Pour replacer les choses dans leur contexte, pour ne pas tomber dans le piège du touriste toubab qui s’extasie ingénument sur une ville désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, je commence la lecture de l’ouvrage Comptoirs et villes coloniales du Sénégal : Saint-Louis, Gorée, Dakar par Alain Sinou (1993). L’objectif principal de cet ouvrage est de retracer l’histoire de la construction des comptoirs et des villes de la côte sénégalaise du 17ème siècle à 1931. A travers cette histoire, l’auteur s’attache à montrer comment la pensée et les modes d’action des Français en Afrique de l’Ouest évoluent en matière d’aménagement, comment des doctrines s’élaborent, et quels sont leurs effets sur l’espace urbain. Par exemple :

La population en France est particulièrement sensible à une littérature romanesque qui s’alimente de l’exotisme et qui produit des images bien plus marquantes que celles des panégyriques officiels. Saint-Louis, symbole de l’Afrique coloniale, devient dans ces récits une cité lointaine perdue dans les sables et les fièvres, comme se plaît à la décrire Pierre Loti, qui y demeure quelques mois en 1873. « En descendant la côte d’Afrique, quand on a dépassé l’extrémité sud du Maroc, on suit pendant des jours et des nuits un interminable pays désolé, c’est le Sahara, “la grande mer sans eau”. Les plages du désert ont cinq cents lieues de long, sans un point de repère pour le navire qui passe, sans une plante, sans un vestige de vie. (…) Et puis enfin apparaît au dessus des sables, une vieille cité blanche plantée de rares palmiers jaunes, c’est Saint-Louis du Sénégal, la capitale de la Sénégambie. » Comptoirs et villes coloniales du Sénégal, Sinou, 1881

En grattant la surface fragile des récits orientalistes, on révèle vite la face parfois encore cachée de l’histoire, et là c’est la nausée :

Ancien comptoir français, Saint-Louis, à l’embouchure du Sénégal, a été un « immense réservoir d’esclaves », rappelle Mamadou Sène, chercheur et ancien président du syndicat d’initiative de la ville. Dans l’ouvrage “Saint-Louis du Sénégal, traite atlantique et esclavage domestique”, il décrit une « ville-entrepôt » jusqu’à l’abolition de l’esclavage, en 1848.

En 1790, Golbeny estime la population de Saint-Louis à environ 5000 personnes, réparties comme suit : 700 Européens, 2400 “nègres libres”, 2000 “captifs de case”, et un nombre variable d’esclaves en transit (Deroure, 1964). (Comptoirs et villes coloniales du Sénégal, Sinou)

Bien qu’étant arrivé de Nouakchott le matin même (par tous les moyens de transport possibles, ou presque), j’ai emprunté pour la première fois le pont Faidherbe juste avant 13:00. (Vive les départs avant l’aube, ou comme ma mère disait : « L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ».) Il ne me faut que dix minutes pour m’installer sur le balcon de l’immense chambre 11 à l’Hôtel du Palais (merci encore pour le surclassement). C’est de là-haut que commence pour une fois mon exploration des lieux. Le marchand chez Senefou, juste en face, me repère immédiatement. Nous nous saluerons régulièrement, en voisins. Des enfants jouent dehors. De belles femmes déambulent et répondent en riant aux hommes qui les complimentent : ce sont peut-être les “signares” d’aujourd’hui. L’appellation (du portugais senhoras) signifie la “dame” et marque le statut privilégié des jeunes femmes noires ou métisses qui ont épousé, à la mode du pays, des Européens à l’époque coloniale. On dit qu’elles menèrent des vies de femmes fatales, cultivant à l’extrême la sensualité.

Et puis je ne tiens plus, je descends pour vivre la rue et la ville, d’abord en rejoignant le pont Faidherbe.

Je bifurque à gauche pour découvrir le quartier de Nord, en longeant le fleuve. Cette partie de Saint-Louis regroupe actuellement la plupart des commerces, des restaurants, des bars, bref tout ce qu’un touriste aisé recherche. On y trouve aussi les bâtiments administratifs (notamment le palais de justice au coin de la rue où se situe mon hôtel) et il est clair, au vu des larges allées bien ordonnées, que ce devait être le quartier des riches commerçants au temps du comptoir.

Certains groupes ayant un statut particulier se distinguent spatialement. L’opposition religieuse entre les quartiers nord et sud de l’île repose également sur la présence au nord d’une communauté maure qui réside dans des tentes. Elle refuse de se mélanger à la population noire de l’île qu’elle considère comme inférieure. (Comptoirs et villes coloniales du Sénégal, Sinou)

C’est d’ailleurs dans le sud de l’île que seront isolés les soldats malades au XVIIIe siècle. Les rues n’étaient pas pavées et on trouvait de nombreuses huttes de paille organisées en “tapades”, de vastes enclos à la manière africaine, où sont logés les domestiques et où l’on entrepose les marchandises. J’irai explorer la partie sud un autre jour.

Ne voulant pas rester sur une impression nostalgique post-coloniale, je décide de me rendre au-delà de Nord, dans la zone de l’ancien quartier des esclaves.

Lorsque la quantité d’esclaves est supérieure aux capacités d’accueil des captiveries, le surplus est gardé dans un enclos situé dans la partie nord de l’île, dans une zone inhabitée. Les différents propriétaires des esclaves les considèrent comme des animaux mais tiennent à les maintenir en bonne santé, afin qu’ils supportent au mieux la traversée où ils sont disposés comme des bestiaux dans les différents ponts des navires, et in fine, pour qu’ils puissent être vendus au meilleur prix en Amérique. Plutôt que de les entasser dans les captiveries, ils préfèrent en enfermer une partie dans des enclos, appelés “gallo”. nom vernaculaire qui désigne les espaces réservés aux esclaves dans les villages. Les chaînes qui les lient les uns aux autres limitent les risques d’évasion. Le caractère temporaire de leur séjour explique aussi le souci de limiter les investissements en “dur” pour les enfermer. Les traitants et les négociants n’édifient pas de construction particulière pour cette population en transit, comme dans les plantations des Antilles où ils demeureront de façon permanente (les rues “case nègre”). Comptoirs et villes coloniales du Sénégal, Sinou

Vous la sentez bien maintenant la nausée ?

Alors pour conjurer ces images, je m’assieds au bord de l’eau, je ferme les yeux et j’écoute les voix des jeunes élèves Musulmans qui psalmodient. Leurs sons se mêlent au vent sur le fleuve Sénégal…


Durant #Off2Africa, j’avais pris pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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