#Off2Africa Jour 20 Saint-Louis Sénégal

Jeudi 15 décembre 2016
Direction Sindone, le quartier de Sud ! Une rencontre au bord du fleuve, un petit déjeuner saint-louisien, un vieux cinéma désaffecté, le village des pêcheurs, les femmes sur le pont Faidherbe…

Fatigué par les émotions et la visite du quartier de Nord, je me suis assoupi tout habillé, ce qui ne m’arrive jamais. J’écoutais « De los amores » par Susana Baca, artiste péruvienne, ancienne ministre de la culture en 2011, cette belle femme noire qui a beaucoup chanté les liens unissant l’Afrique à l’Amérique du Sud. Si vous ne connaissez pas, découvrez-la en studio ou mieux encore, en live.

Durant #Off2Africa, j’ai très peu écouté de musique à part celle de la rue. J’avais vraiment besoin de silence. À Dakhla, pour la première fois, j’ai écouté des chants arabes. A Saint-Louis, la lecture des récits de la traite négrière qui allait, pendant quatre siècles, entraîner la déportation d’au moins douze millions d’Africains outre Atlantique m’a fait penser à la Route vers l’inimaginable que chante Susana Baca :

De los amores no entiendo
y del dolor fui el primero
pescador, no soy bella
como duele el esmero
como duele.

Au matin, je me suis réveillé doucement avec les bruits de la rue et le soleil qui perçait à travers les persiennes de ma chambre. J’ai prévu d’aller visiter Sindone, le quartier de Sud. Je trouverai bien un endroit dans le coin pour petit déjeuner. En route donc, sans oublier de saluer le pont Faidherbe. Je dépasse le bâtiment de la Gouvernance dont je réserve la visite pour plus tard, avec le Musée Jean Mermoz et l’Hôtel de la Poste. Toujours la grande aventure de l’Aéropostale… Un coup d’oeil à la cathédrale Saint-Louis, la plus ancienne église d’Afrique de l’Ouest et je m’arrête à « La crêpe Saint-Louisienne », rue Maître Babacar Seye. Ils ont une bibliothèque aux étagères couvertes de livres et presque autant de crêpes sur leur carte. C’est le lieu parfait pour déguster une crêpe choco-arachide et un café, tout en lisant « Vol de nuit » de Saint-Exupéry.

A deux pas se trouvent de beaux bâtiments administratifs, le long du fleuve. Il me suffit de demander avec un grand sourire à une dame de garde, et en uniforme, l’autorisation de passer et je me retrouve dans de grandes cours ensoleillées puis, finalement, sur le quai. Malheureusement comme toujours à Saint-Louis, il est presque impossible de rester seul longtemps…

Je me dis que les Sénégalais sont parfois au moins aussi pénibles que les Indiens (et ce n’est pas peu dire). Moi je veux juste me balader, découvrir les lieux et me reposer tranquillement au bord du fleuve. Je fais tout mon possible pour éviter les marchands ambulants qu’on nomme « bana-bana » (littéralement « pour moi, pour moi », en wolof). Je discute parfois avec eux un moment pour en apprendre plus sur leur vie ici, même si je sais que je n’achèterai rien. Je vous raconterai plus tard mon aventure avec les bana-bana de Dakar et de Mbour. Ceux de Saint-Louis commencent à me connaître, comme à Essaouira. En fait, ils ne comprennent pas toujours que le toubab n’est pas une vache à lait, que tu n’es pas forcément en Afrique pour acheter une calebasse ou un masque en bois tellement grands qu’il te faudra les envoyer en soute dans l’avion de retour. Je n’ai pris qu’un petit sac et je vais bien plus loin que le Sénégal. Mais bon, ils font leur boulot…

Je ne suis pas installé depuis longtemps au bord du fleuve que voilà déjà le premier candidat. Par chance, ce n’est pas un marchand ambulant mais cela ne veut pas dire qu’il ne demandera pas un « cadeau » à la fin. Celui-là a remarqué le chapelet indien que je porte autour du poignet. D’habitude, c’est le prétexte immédiat pour me dire qu’il en a aussi, qu’il les fait lui-même, et « passe voir mon travail » (traduisez : tu devrais m’en acheter et je vais bien te harceler jusqu’à ce que tu le fasses). Je fais mine de ne pas m’apercevoir de sa présence et je regarde les bateaux. Il se rapproche encore. Voyons donc ce qu’une conversation peut m’apprendre, et vice-versa. Fatalement, les questions arrivent (comme en Inde, où de parfaits inconnus me demanderont sans gêne le montant de mon salaire) : comment t’appelles-tu ? Es-tu marié ? As-tu des enfants ? Un de mes prénoms est Fradji. Il me vient de mon grand-père maternel qui était né en Tunisie. Pourtant en Afrique j’utilise Souleiman. A chaque fois que je disais Gilles, les gens répondaient : « Ah, Souleiman ! » donc c’est resté et cela a considérablement simplifié les échanges. De fait, ce monsieur d’un certain âge me parle des exercices de respiration indiens qu’il pratique chaque matin, de spiritualité et, inévitablement, de religion. Quand je décide de reprendre mon chemin, je ne suis pas surpris de me voir demander « juste un peu d’argent pour acheter du café, du lait et du sucre ». Le contraire m’aurait étonné… Si cela vous arrive, faites bien attention à votre réponse car alors que je traversais la grande place Simel Sarr pour aller explorer Santhiaba, j’ai entendu ce même monsieur crier « Souleiman, Souleiman » et courir aussi vite que possible pour me reparler de ce fameux café…

Je reprends mon chemin en longeant le quai Henri Jay, du nom d’un des plus grands négociants de Saint-Louis qui, en partant, a laissé tous ses biens aux œuvres sociales. A l’angle de la rue Chassanial (ou Chassagnol), on trouve un beau cinéma désaffecté. Je pense à mon amie Sandrine, dont c’est l’anniversaire ce jour. Une photo lui fera, j’espère, plaisir. Au Sénégal, comme dans beaucoup de pays d’Afrique, de nombreuses salles anciennes ont mis la clef sous le paillassonIl faut remonter aux années 1990 pour comprendre cette situation. Après la dévaluation du franc CFA, la Banque Mondiale impose au Sénégal des plans d’ajustements structurels. Ces vastes programmes prévoient un désengagement de l’Etat dans certains domaines, dont la culture. « Tout est parti de la privatisation des salles vers les années 1990 », se souvient Khalilou Ndiaye, un distributeur de film et exploitant de salle de cinéma. C’est vraiment dommage. La veille, j’avais assisté, dans une belle salle de l’Institut Français de Saint-Louis, à la projection de « La Petite Vendeuse de Soleil ». Ce court-métrage posthume de Djibril Diop Mambéty relate la vie de Sili, une jeune mendiante infirme de Dakar, qui parvient tant bien que mal avec ses béquilles à vendre le quotidien « Le Soleil » et à vaincre les obstacles de la rue et la concurrence déloyale des garçons. C’était pour moi un avant-goût de Dakar, prochaine étape de mon voyage, et l’occasion de partager un beau moment au milieu de gamins hilares. Le réalisateur Mambéty a dédié son film au « courage des enfants de la rue ». (Il faudra que je le montre à Sandrine, si elle ne l’a pas déjà vu.)

Des enfants jouent sur le quai, juste à côté d’une sculpture qui commémore l’esclavage. Je la trouve bien abandonnée, entre deux poubelles, et bien délaissée aussi. Mais si les enfants jouent autour, c’est peut-être un bon signe. Tout au bout du quai, la route tourne sur la droite. Le rivage est jonché de détritus, il y a même un cadavre de chèvre qui baigne au milieu de sacs en plastique. Un peu plus loin, des pirogues, des oiseaux, et le village de pêcheurs que je traverse. Ce grand tour me ramène vers le pont Faidherbe que je passe encore à pied, en admirant les femmes qui l’empruntent, avec leur seau sur la tête. Elles vont laver le linge dans le fleuve, sur la rive de Sor, la ville africaine post-coloniale juste en face. Je les suis pour profiter de la vue imprenable sur l’île Saint-Louis.

Revenu de cette longue balade, du sable s’écoule encore de l’ourlet de mon pantalon…


Durant #Off2Africa, j’avais pris pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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