#Off2Africa Jour 22 Saint-Louis Sénégal

Samedi 17 décembre 2016
Et si la vie nous donnait tous les signes dont nous avons besoin ? S’il “suffisait” de les voir… Qui savait combien cette journée recelait de jalons pour mon chemin à venir ? Avec le recul, il est aisé de dire “Mais c’était évident !” Il me fallait d’abord marcher tous ces kilomètres, vivre tous ces jours de solitude, et décanter tous mes souvenirs.

J’aime beaucoup les superpositions d’affiches, collées les unes sur les autres, et dont les déchirures révèlent un nouvel et insoupçonné tableau. Cela avait d’ailleurs été une source d’inspiration pour ma production Pasticcio Madras (Inde, 2012). En me baladant à Sindone, j’avais noté avec amusement quelques signes de la vie : une exposition sur le thème “Changer de peau”, une autre sur “Sérénité, Sénégal”, des ateliers d’écriture dans le cadre de la Fête internationale du Livre de Saint-Louis, un hommage au poète et écrivain mauritanien Djibril Ameth Ly, et un spectacle Rimbaud sur des musiques du Burundi et de Ravel. Il ne m’en fallait pas plus !

Dans la salle déjà comble de l’Institut Français, il restait étrangement un fauteuil inoccupé dans la deuxième rangée, juste derrière une femme qui portait un chapeau africain traditionnellement réservé aux hommes. Je demande poliment à ceux déjà installés si la place est libre et, dans un grand sourire, on m’accueille, on m’enjoint de m’assoir ! Je suis sans le savoir au beau milieu d’écrivains sénégalais, de penseurs africains, de membres de la famille et d’amis de Djibril Ameth Ly ! Sa fille est justement la dame au chapeau… Alors j’écoute, je découvre les poèmes et hommages des orateurs qui se succèdent. Chacun, chacune parle de l’héritage reçu. Une grande photo de l’homme de lettres est sommairement fixée à la table sur scène. Son visage doux et aimant irradie et me touche particulièrement. Comment conserver tant de bonté quand le monde vous a trahi, vous a blessé si grièvement ?

Djibril Ameth Ly militait pour la survie des langues mauritaniennes. Il avait été condamné à cinq ans de prison fermes en 1986 après avoir distribué le Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé. Il était aussi l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, dont L’arbre à la cour criminelle.

« Prête-moi une langue, pour Dire, la vérité, la parole belle, la parole sage, l’éloge, le pulaar, les autres langues »

écrivait-il dans le poème Prête-moi, qui pourrait figurer sur une œuvre d’Aline Martineau, une chaise qui représente les écrivains morts ou emprisonnés à cause de leur lutte pour la liberté d’expression. En quittant la salle, je remarquerai une vieille chaise rouillée au bord du fleuve…

J’entends aussi, et note immédiatement :

« L’insolite, c’est de voir humilier l’honorable. »

Bien sûr, je n’ai pas vécu le dixième des tourments infligés à l’humaniste mauritanien. Mais on ne peut comparer les souffrances, et celle qu’on vit soi-même est forcément la plus terrible. Alors, je le dis : l’humiliation d’être abandonné par des élèves, celles-là même dont j’avais pris la défense en révélant les abus sexuels dont elles avaient fait l’objet (par des élèves et – encore plus grave – par des professeurs), l’humiliation d’être ensuite consciencieusement écarté par l’administration du conservatoire et empêché par les autorités de revenir chez moi en Inde pour reprendre le travail entamé avec mes étudiants, l’humiliation de voir que l’honorabilité de mon engagement professionnel et artistique ne pèse rien, comme l’excellence de mes résultats sur une période de cinq ans, mon dévouement pour l’institution, la culture et le pays que j’adopte comme certains le font d’une religion. C’est plus qu’insolite, c’est, au moment où je prends ces notes, une extravagante peine qui semble m’avoir déraciné et jeté à terre.

Ce n’est pas tant la honte (j’en ai vécu d’autres) mais plutôt la perte de confiance en mes aptitudes pourtant réelles, ainsi que la perte de l’envie de partager. Il m’est devenu impossible de communiquer, même un commentaire anodin sur des réseaux sociaux m’est pénible. Mais si je ne parviens plus à partager, comment enseigner ? Encore aujourd’hui, en rédigeant ce billet, je ne ressens plus l’envie de transmettre mes connaissances, du moins en classe. Mais il existe d’autres moyens de Dire. Selon Jules Renard :

« Ecrire, c’est une façon de parler sans être interrompu. »

Lors de l’hommage à Djibril Ameth Ly, quelqu’un avait évoqué “Ce que je suis, c’est ce que je deviendrai.” Cela me fait penser au “deviens ce que tu es” et son corollaire (souvent oublié) “quand tu l’auras appris.” Alors ? Changer de peau et écrire pour trouver la sérénité ?

On dit que quand on peut raconter son histoire sans pleurer, c’est qu’on est guéri…


Durant #Off2Africa, j’avais pris pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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