#Off2Africa Jour 24 Dakar Sénégal

Lundi 19 décembre 2016
Me voici enfin à Dakar, assis dans le jardin de l’auberge avec l’air de la mer et une bière sénégalaise. Il fait déjà nuit.

Ce matin, avant de quitter Saint-Louis, la ville m’a encore offert de belles couleurs.

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Puis ce fut l’attente dans un bus qui ne se remplissait guère. Je repense à Ryszard Kapuściński et sa description du temps dans Ébène, Aventures africaines :

« Nous entrons dans l’autocar et nous nous installons. Deux cultures vont alors se confronter, se heurter, voire entrer en conflit. C’est le cas lorsque le voyageur est un touriste ne connaissant pas l’Afrique. Il regarde de tous les côtés, s’impatiente, demande : “Quand part l’autocar ? – Comment ça, quand ? lui répondra le chauffeur étonné. Quand il y aura assez de gens pour le remplir.”
L’Européen et l’Africain ont une conception du temps différente, ils le perçoivent autrement, ont un rapport particulier avec lui.

Pour les Européens, le temps vit en dehors de l’homme, il existe objectivement, comme s’il était extérieur à lui, il a des propriétés mesurables et linéaires. (…) L’Européen se sent au service du temps, il dépend de lui, il en est le sujet. (…) Entre l’homme et le temps existe un conflit insoluble qui se termine toujours par la défaite de l’homme : le temps détruit l’homme.

Les Africains perçoivent le temps autrement. Pour eux le temps est une catégorie beaucoup plus lâche, ouverte, élastique, subjective. C’est l’homme qui influe sur la formation du temps, sur son cours et son rythme. (…) Le temps est même une chose que l’homme peut créer, car l’existence du temps s’exprime entre autres à travers un événement. Or c’est l’homme qui décide si l’événement aura lieu ou non. (…)
Le temps est le résultat de notre action, et il disparaît quand nous n’entreprenons pas ou abandonnons une action. C’est une matière qui, sous notre influence, peut toujours s’animer, mais qui entre en hibernation et sombre même dans le néant si nous ne lui transmettons pas notre énergie. Le temps est un être passif, et surtout dépendant de l’homme.

C’est tout à fait l’inverse de la pensée européenne.

Pour le traduire en termes pratiques, cela veut dire que si nous allons à la campagne où doit se tenir l’après-midi une réunion, et qu’il n’y a personne sur le lieux de cette réunion, la question “Quand aura lieu la réunion ?” est insensée. Car la réponse est connue d’avance : “Quand les gens se seront réunis.”

C’est pourquoi l’Africain qui prend place dans l’autocar ne pose aucune question sur l’heure du départ. Il entre, s’installe à une place libre et sombre aussitôt dans l’état où il passe la majeure partie de son existence : la torpeur. (…)

En quoi consiste cette torpeur ? Les gens qui sombrent dans cet état sont conscients de ce qui va advenir : ils essaient donc de s’installer le plus confortablement possible, dans le meilleur endroit possible. Parfois ils se couchent, parfois ils s’assoient directement par terre, sur une pierre ou à croupetons. Ils arrêtent de parler. Celui qui est tombé dans cet état est silencieux. Il n’émet aucun son, il est muet comme une tombe. Les muscles se relâchent, la silhouette s’amollit, s’affaisse, se recroqueville, le cou s’immobilise, la tête se fige. L’homme ne regarde pas autour de lui, ne cherche rien du regard. Parfois ses yeux sont mi-clos, mais pas toujours. Ils sont généralement ouverts, mais le regard est absent, sans étincelle. Pour avoir observé des heures durant des foules entières en proie à cet état, je peux affirmer que ces gens sombrent dans un profond sommeil physiologique : ils ne mangent pas, ne boivent pas, n’urinent pas. Ils ne réagissent pas au soleil qui darde impitoyablement ses rayons de feu, aux mouches importunes et voraces qui assiègent leurs paupières et leurs lèvres.

Que se passe-t-il dans leur tête
Je n’en ai aucune idée.

Au bout de deux heures d’attente, l’autocar bondé quitte la gare. Secoués par les cahots, les passagers reviennent à la vie. »

Voilà ce qu’est le temps en Afrique. Il m’a été vraiment bénéfique de me soumettre à ces usages nouveaux : après avoir consciemment ralenti la cadence de mon pas, j’ai calmé mon horloge interne, mon besoin d’eau et de nourriture. La veille des départs, je ne mange presque plus. En route, je ne mange qu’un peu de pain et ne bois rien, à part un verre de thé quand je trouve un marchand lors d’une halte. Il m’est même arrivé de jeûner complètement sur des trajets de 24 heures. En revanche, je ne maîtrise pas encore l’immobilité physique et surtout pas quand il y a des mouches (et des mouches, il y en a partout !)

Je vais lire beaucoup à Dakar. Je vais avoir le temps de réfléchir, de comprendre, de déculpabiliser aussi, car

« Les échecs fortifient les forts. Malheureusement, contre les hommes on joue un jeu, où compte si peu le vrai sens des choses. L’on gagne ou l’on perd sur des apparences, on marque des points misérables. Et l’on se trouve ligoté par une apparence de défaite. »

Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit (1931)

 

“En route pour Dakar”, Blaise Cendrars écrit dans ses Feuilles de route (1924) :

« L’air est froid
La mer est d’acier
Le ciel est froid
Mon corps est d’acier
Adieu Europe que je quitte pour la première fois depuis 1914
Rien ne m’intéresse plus à ton bord pas plus que les émigrants de l’entrepont juifs russes basques espagnols portugais et saltimbanques allemands qui regrettent Paris
Je veux tout oublier ne plus parler tes langues et coucher avec des nègres et des négresses des indiens et des indiennes des animaux des plantes
Et prendre un bain et vivre dans l’eau
Et prendre un bain et vivre dans le soleil en compagnie d’un gros bananier
Et aimer le gros bourgeon de cette plante
Me segmenter moi-même
Et devenir dur comme un caillou
Tomber à pic
Couler à fond. »

Le temps s’est arrêté ou je l’ai arrêté, vous déciderez. La lune est haut dans le ciel, la voix du muezzin s’est éteinte. Il n’existe plus que le bruit de la mer, la satisfaction d’avoir accompli la première partie du voyage, l’anticipation de la découverte à venir. Avant de sombrer dans le sommeil, je lis encore :

« Mais à quoi bon fixer les yeux sur l’Est, où vivait le soleil : il y avait entre eux une telle profondeur de nuit qu’on ne la remonterait pas. »

Antoine de Saint-Exupéry, Vol de nuit (1931)

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