#Off2Africa Jour 29 Gorée Sénégal

#Off2Africa Jour 29 Gorée Sénégal

Samedi 24 décembre 2016
Le billet de chaloupe au tarif Résident Afrique, les murs qui pleurent les esclaves, et ma rencontre avec la merveilleuse Aïda Nena…

L’île de Gorée… J’ai voulu y aller, j’ai redouté d’y aller.

Gorée fait partie de ces lieux que, nonchalamment, on dit hantés par la mémoire. C’est bien facile. C’est oublier que l’esclavage, officiellement aboli par la France en 1848, existe encore. C’est faire un semblant d’acte de contrition pour mieux fermer les yeux sur le monde auquel nous prenons part. Que fait-on des esclaves modernes ?

Selon l’ONG Walk Free qui a mené une étude sur 167 pays du monde (sur les 193 reconnus) l’esclavage moderne est présent… sur l’ensemble des 167 pays étudiés. Global Slavery Index estime à 45,8 millions le nombre de personnes qui sont sous le joug de l’esclavage moderne. Aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne… et dans l’ensemble des pays développés. En France, il y aurait 8 600 esclaves. Il y en aurait même une centaine en Islande… Mais les cinq pays qui, à eux seuls, abritent 58% d’esclaves modernes sont l’Inde, la Chine, le Pakistan, le Bangladesh et l’Ouzbékistan. Vous reconnaitrez le lieu de fabrication de nombreux produits de consommation que nous utilisons tous les jours chez nous… Et que dire de la vente des esclaves sexuelles par Daesh…

On a tout dit sur Gorée et son infâme passé. Je ne m’aventurerai pas dans de longues explications. En Afrique, on écoute les anciens. Prêtons donc attention à Joseph N’Diaye, le griot mémoire de la maison des esclaves, un ancien tirailleur sénégalais (dont la pension par l’État français « reconnaissant » était huit fois plus modeste que celle attribuée à ses compagnons d’armes blancs…) On peut imaginer l’affront subi en regardant Nos patriotes, un film de 2017 en hommage au résistant Addi Bâ, tirailleur sénégalais.  Et puis lire Il fut un jour à Gorée. L’esclavage raconté à nos enfants, par Joseph N’Diaye.

Florilège de l’horreur : de 15 à 20 millions de noirs Africains ont été déportés en 3 siècles, entre 1536, la 1e esclaverie portugaise, à 1848. Les esclaves étaient parqués comme du bétail et traités comme tel, de 15 à 20 par cachot (2m60 par 2m60), enchaînés aux murs par le cou et les bras. Les familles étaient séparées : les hommes, les femmes, les enfants, et les jeunes filles, car les vierges aux seins fermes se vendaient mieux, évidemment. Si l’une de ces jeunes filles parvenait à tomber enceinte d’un colon, elle pouvait éviter le voyage sans retour et partir à Saint-Louis. J’ai déjà parlé des fameuses signares ici. Il y avait aussi la cellule des récalcitrants. J’y ai passé une dizaine de minutes, seul dans le noir, à même le sol. Impossible de supporter les rires (!) de certains touristes que j’entendais en arrière-fond.

Dans ces cachots, on engraissait les esclaves jusqu’à atteindre 60 kilos, le poids minimum requis pour embarquer vers les colonies. On estime qu’un sur cinq mourraient en route. Les survivants faisaient parfois un arrêt en Guyane, pour être remis en forme avant d’arriver à leur destination finale. Il faut revoir Amistad (1997) de Steven Spielberg et Taboo (2017) de, et avec, Tom Hardy. À la maison des esclaves, les négriers vivaient à l’étage, juste au-dessus des cachots dont l’état de salubrité était si abject qu’ils furent le point de départ de la première épidemie de peste qui ravagea Gorée en 1779.

Il fallut attendre le 10 mai 2001 pour voir adoptée la loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, sur une proposition de Christiane Taubira, alors députée de… la Guyane. Cette loi sera promulguée le 21 mai 2001, sous la présidence de Jacques Chirac qui dira de l’esclavage :  « abomination perpétrée, pendant plusieurs siècles, par les Européens… une tragédie dont tous les continents ont été meurtris ». Et l’on réprimera son dégoût du débat sur le rôle positif de la colonisation.

Alors plutôt que de disserter sur la traite négrière, je vous invite à découvrir la Gorée actuelle, bien vivante et si belle. Celle qui voyait une fête de mariage se préparer : je tentais d’observer discrètement les femmes qui cuisinaient dans de grands chaudrons dans une cour. Mais l’une d’elles m’a aperçu et s’est empressée de venir me prendre par la main pour m’inviter à goûter toutes leurs préparations. Nous avons même dansé…

Gorée est l’île des artistes. Ceux qui y vivent et avec lesquels je fais connaissance, comme Diogoye à qui j’achète une petite oeuvre que j’offrirai à mon amie Ines à Conakry, ou Mouhamed Ould Sidy Lamine Kounta, le vieil orfèvre mauritanien qui a réalisé mon bracelet en argent. Je lui dis combien son pays m’a plu et je vois bien que son exil lui pèse… Et surtout la merveilleuse Aïda Nena qui m’a assemblé mon collier… Gorée, c’est aussi l’île des artistes qui s’en inspirent et y reviennent, comme Youssou N’Dour en 2006. Un processus de création artistique filmé par Pierre-Yves Borgeaud dans Retour à Gorée (2007).

Gorée est une île. J’ai toujours aimé les îles, peut-être parce qu’on y est coupé du reste du monde. Le temps s’y écoule à un autre rythme. Le reportage de Jean Dominique Burton est tout empreint de ce calme intense qui y règne. Sacha Ndoye dit que la chaloupe est la clé de Gorée :

« Si vous voulez connaître l’île de Gorée, il faut être là avant la première chaloupe et après la dernière ».

Pour mon premier voyage, j’ai bénéficié d’un tarif Résident Afrique… Quand je retournerai sur l’île de Gorée, je ne prendrai qu’un aller simple et, moi aussi, j’y resterai.


Durant #Off2Africa, j’avais pris pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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