#Off2Africa Jour 59 Kindia Guinée

#Off2Africa Jour 59 Kindia Guinée

Lundi 23 janvier 2017
Des montagnes et des femmes, entre Conakry et Kindia…

« I had a farm in Africa… », écrivait Karen Blixen dans Out of Africa (sous le nom de plume d’Isak Dinesen) :

I had a farm in Africa at the foot of the Ngong Hills. The Equator runs across these highlands, a hundred miles to the north, and the farm lay at an altitude of over six thousand feet. In the day-time you felt that you had got high up; near to the sun, but the early mornings and evenings were limpid and restful, and the nights were cold.

Avant de les lire, j’avais découvert ces mémoires grâce au film de Sydney Pollack. L’aventure de cette femme de lettres danoise relatant ses dix-sept années en Afrique Orientale anglaise (l’actuel Kenya) a probablement inspiré plus d’un voyageur. Cela a été mon cas, non seulement pour son audace, sa grande histoire amoureuse avec l’aventurier Denys Finch Hatton, mais également – et peut-être surtout – pour l’intérêt sincère qu’elle porte au peuple qui l’accueille et dont elle partage le quotidien :

It is more than their land that you take away from the people whose native land you take. It is their past as well, their roots and their identity. If you take away the things that they have been used to see, and will be expecting to see, you may, in a way, as well take out their eyes.

Son Kenya fut mon Inde. J’ai été un de ces étrangers acclimatés profondément dans des pays qui ne les ont pas vus naître, qui y auraient passé le reste de leur vie s’ils n’avaient été jetés dehors pour toutes sortes de raisons :

When in the end, the day came on which I was going away, I learned the strange learning that things can happen which we ourselves cannot possibly imagine, either beforehand, or at the time when they are taking place, or afterwards when we look back on them.

Avant de quitter définitivement l’Afrique en juillet 1931, Karen Blixen écrira :

Même si elle a été un peu plus tendre envers certains autres, je suis malgré tout persuadée que j’ai été l’un des enfants préférés de l’Afrique. Un vaste univers de poésie s’est ouvert à moi et m’a laissée pénétrer en lui ici, et je lui ai donné mon cœur. J’ai plongé mon regard dans celui des lions et j’ai dormi sous la Croix du Sud, j’ai vu les grandes plaines être la proie des flammes, et alors qu’y poussait une herbe verte et tendre après la pluie, j’ai été l’amie de Somali, de Kikuyu et de Maasaï, et j’ai survolé les Ngong Hills : « j’ai cueilli la plus belle rose de la vie » — je crois que ma maison a été une sorte de refuge pour les passants et pour les malades, et qu’elle a été pour tous les Noirs le centre d’un esprit ami.

Déracinée d’Afrique, transplantée au Danemark, ayant perdu sa vie, sa maison, son amour, son but, Karen Blixen se met à écrire, à 46 ans. « Personne n’a payé plus cher son entrée en littérature », dira-t-elle plus tard. Je partage aisément ce sentiment…

#Off2Africa Jour 59 Kindia Guinée
#Off2Africa Jour 59 Kindia Guinée

Lorsque j’ai aperçu les premières montagnes de Basse Guinée sur la route vers Kindia, je me suis spontanément souvenu des mots « I had a farm in Africa… ». Ces paysages portent en eux un souffle formidable ; il serait regrettable de ne pas sentir combien insignifiantes sont les querelles entre les hommes, combien cruelles sont les atteintes faites aux femmes.

Difficult times have helped me to understand better than before how infinitely rich and beautiful life is in every way, and that so many things that one goes worrying about are of no importance whatsoever.

Il y eut tout d’abord les monts Kakoulima (le chien qui fume) et Dixinn (l’éléphant), presqu’immédiatement au sortir de Conakry, puis le mont Gangan qui veille toujours sur Kindia et ses environs. Le beau pays des Camara se dévoilait, comme une mariée : celui de « Monsieur C. » qui se débattait avec les problèmes mécaniques de la voiture, celui aussi de mon ancienne élève et amie Marie, chanteuse à la voix envoûtante :

People who dream when they sleep at night know of a special kind of happiness which the world of the day holds not, a placid ecstasy, and ease of heart, that are like honey on the tongue. They also know that the real glory of dreams lies in their atmosphere of unlimited freedom.

Inspirée peut-être par la fameuse Danoise, une autre femme étrangère travaille avec les populations locales. La Néerlandaise Alice Scholing, associée au Guinéen Mangué Camara disparu en 2006, fonde l’ONG Sarinka à proximité de Coyah. Soutenus par la Fondation Milly Mamoudou, de nombreux projets voient le jour, en particulier pour les enfants et les femmes. Juste à la sortie de Kindia, je découvrirai aussi le Centre de recherche agronomique de Foulayah et ses produits bio, ainsi que de multiples stands d’agrumes, la spécialité de la ville.

Je n’aurai pas pu goûter au fameux ragoût de mangues qui ne se prépare que durant la saison entre avril et septembre. Cependant, je me régalerai à plusieurs reprises au restaurant Sambegou Rama vite repéré dans le coin du carrefour Mamou. « Il y a du riz au gras? De la sauce arachide ? Oui, il y a ! » et j’accompagne le festin d’un grand verre de jus de djindjian bien fort (le gingembre local). Le vin de palme sera pour plus tard avec mes amis Kalil et Marla, une autre étrangère installée en Afrique par amour et qui vient en aide aux enfants et aux femmes autour d’elle.

Les femmes, justement, parlons-en ! En guise de bienvenue, un panneau à l’entrée de Kindia m’alerte sur une pratique monstrueuse : l’excision. Un rapport de l’UNICEF publié le 5 février 2017, à l’occasion de la Journée Internationale de lutte contre les mutilations sexuelles féminines, indique qu’au moins 200 millions de filles et de femmes en vie ont subi des mutilations sexuelles dans 30 pays. En 2014, les victimes étaient au nombre de 140 millions. En Guinée, au moins 96% des femmes ont subi une excision, un taux toujours en hausse malgré des efforts locaux et internationaux, malgré l’article 407 du Code de l’Enfant Guinéen qui punit de trois mois à deux ans de prison et de 300 000 à 1 million de francs guinéens d’amende toute personne qui aura participé à la mutilation d’un enfant. La peine peut aller de 5 ans à 20 ans d’emprisonnement si l’enfant meurt.

Hadja Idrissa Bah, 18 ans et déjà présidente du Parlement des enfants de Guinée, témoigne de sa lutte contre l’excision et les mariages forcés : Les jeunes filles ont 11, 12 ou 14 ans et on leur dit : « Viens, je vais t’acheter un bonbon, on va faire la fête. » Elles n’ont aucune idée de ce qui les attend. 

C’est assurément l’un des combats les plus complexes, parmi les plus risqués aussi car il s’en prend au tabou de la sexualité féminine, à la religion, à l’éducation et à la place des femmes dans nos sociétés. Vous comprenez maintenant, j’espère, pourquoi j’ai choisi la chanson de Marie de Condé, pourquoi je partage ces derniers mots de Karen Blixen :

When you have a great and difficult task, something perhaps almost impossible, if you only work a little at a time, every day a little, suddenly the work will finish itself.

Puissent-ils apporter « bonne chance » et courage à toutes les Hadja du monde…


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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