#Off2Africa Jour 63 Îles de Loos Guinée

#Off2Africa Jour 63 Îles de Loos Guinée © GILLESDENIZOT

Vendredi 27 janvier 2017
La mention « The future is ours » barrait son t-shirt noir…

Que voyez-vous des lieux que vous parcourez ? Que ramenez-vous de vos lointains voyages ? Quand certains font la chasse au trésor, d’autres en découvrent en dirigeant leur regard ailleurs, en cadrant au-delà des prises de vue dociles, de celles qui ne gênent personne, celles dont le conformisme appelle aux Likes insipides.

La scène fait bouillonner mon imagination. Il y a tant d’indices : le jeune et sa pagaie, à l’avant de la pirogue, les muscles tendus dans une pose qu’aurait volontiers croquée Dupagne, tout à son affaire et, bien qu’immobile, déjà prêt à s’élancer. Le gamin rieur qui plongera avec facétie dans les eaux claires, le beau gosse stylé-coordonné dont les cousins de Côte d’Ivoire dansent – comme il se doit – le coupé-décalé, le jeune homme à la crête décolorée, légèrement désabusé et perdu, bras croisés, dans une attente toute africaine. Et une femme…

En toile de fond, l’archipel des îles de Loos, terres de légendes de pirates, dépôts d’esclaves aussi, jusqu’aux années 1840. « C’est étonnant car les livres d’histoire ont oublié le rôle prépondérant que joua cet archipel en matière de commerce triangulaire », rappelle le professeur guinéen Djibril Tamsir Niane. En 1966, à Abidjan, avec son ami burkinabé Joseph Ki-Zerbo, mais aussi avec le sénégalais Cheikh Anta Diop et le malien Hampâté Bâ, il fait partie du premier comité scientifique pour la rédaction de l’Histoire générale de l’Afrique.

#Off2Africa Jour 63 Îles de Loos Guinée
#Off2Africa Jour 63 Îles de Loos Guinée

Les historiens nous apprennent à observer le passé pour mieux comprendre notre présent et tenter d’anticiper l’avenir, de le faire notre. « The future is ours »…

Dans « Traite, esclavage et fortifications dans l’Ouest africain », Jean-Michel Deveau, vice-président du Comité la route de l’esclave à l’UNESCO, nous donne à réfléchir sur le passé de l’Afrique, sur les causes et conséquences de la colonisation, et les décisions des gouvernements européens qui ne voient dans le continent qu’un réservoir de « main-d’œuvre que les négriers déportaient en Amérique. »

« On est alors en droit de se demander pourquoi avoir perpétué un tel système pendant trois siècles alors que le sucre, le café, l’indigo ou le coton fussent aussi bien venus en Afrique, ce qui eût économisé la déportation de quinze à vingt millions d’esclaves ? Les Africains auraient produit ces denrées sur place, sans recours à l’esclavage, mais pour cela il aurait fallait pouvoir disposer des terres. »

Si les Européens se contentèrent du littoral, c’est parce que l’intérieur du territoire leur était hostile ou tout simplement interdit par les souverains africains. Souvenez-vous que Charles MacCarthy n’acquit en concession les îles de Loos que contre le paiement d’une somme annuelle au roitelet local, Mangé Demba. À Boffa, si le Rio Pongo resta un lieu de commerce négrier bien après l’abolition de l’esclavage en Guinée, c’est avec le concours de Niara Belly, reine de la région. Des fouilles archéologiques et des recherches entreprises par des historiens américains explorent le passé et déterminent que c’est depuis ces côtes de Guinée qu’ont été déportés les ancêtres des actuels Afro-Américains de Caroline du Sud. L’exposition « Une session archéologique au Rio Pongo » inaugurée au musée national de Sandervalia à Conakry représente, selon Siaka Barry, ministre de la Culture et des Sports, une « main tendue à la jeune génération appelée à mieux cerner notre passé pour gagner le combat du développement ». « The future is ours »…

« Une longue tradition (…) a trop longtemps cantonné (l’Afrique) dans le rôle de victime de l’Europe puis de l’impérialisme néocolonial, comme si les hommes et les femmes qui l’habitent étaient incapables de conduire leur histoire sans un secours extérieur. Cette perception n’est pas sans conséquence sur l’avenir du continent autant par le regard condescendant que portent sur lui ses partenaires politiques et économiques que par le blocage psychologique qu’elle s’efforce d’entretenir chez les Africains en leur persuadant qu’ils sont incapables et donc victimes, vouées à ne survivre que dans une condition d’assistés. »

Et l’historien de poser la question : « Les Africains n’ont-ils pas été les acteurs de leur indépendance et partant de leur propre histoire ? » avant d’évoquer la nécessité d’écrire une histoire des Africains et non plus de réécrire celle de la présence Européenne en Afrique. « The future is ours »…

« L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce » écrivait Marx. Je vous ai donné de la farce dans ma première histoire des Filles de Loos, évoquons maintenant la tragédie de l’archipel paradisiaque.

#Off2Africa Jour 63 Îles de Loos Guinée
#Off2Africa Jour 63 Îles de Loos Guinée

Au nord de l’île de Room, le banc de sable dit « de Crawford » qui se découvre à marée basse, doit son nom à un négrier réfractaire, capturé par les Anglais et pendu dans cette île. C’est sur Room aussi que l’on peut voir les ruines d’un ancien fortin érigé par les Britanniques au début du XIXe siècle et d’où étaient lancées les opérations contre les navires négriers.

Sur Fotoba, « l’île des Blancs », les trois grands enfants de ma farce, abandonnés par le groupe, découvrirent le pénitencier, construit au début du XXe siècle par les Français pour y emprisonner des criminels et opposants politiques acheminés depuis toute l’Afrique-Occidentale française. Ses cellules disent l’histoire des bagnards condamnés au travail forcé, boulets aux pieds. En particulier celle du guerrier peul Alpha Yaya Diallo, « roi de Labé » (Fouta-Djalon), détenu en 1911-1912 pour avoir fomenté un soulèvement contre l’autorité coloniale française. Déporté ensuite au bagne de Nouadhibou en Mauritanie, il y mourra le 10 octobre 1912.

« Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre » aurait dit Winston Churchill. Que penser alors de la fermeture du bagne de Fotoba, à l’indépendance en 1958, pour être suivie de l’ouverture, en 1960, du sinistre Camp Boiro, où le premier président de Guinée, Sékou Touré, faisait emprisonner ses opposants politiques ? Les organisations de défense des droits de l’Homme estiment que 50 000 personnes y ont péri, jusqu’à sa fermeture en 1984 !

L’historien Djibril Tamsir Niane, cité plus haut (et qui me fait penser à Djibril Ameth Ly, dont je parlais à Saint-Louis), y fut détenu au début des années 1960 pour des écrits qui n’eurent pas l’heur de plaire au pouvoir de l’époque. Ses ouvrages, alors mis au ban, et le reste de sa collection font à présent partie d’une bibliothèque reconstruite avec le soutien de l’actuel président Alpha Condé et du ministère de la Culture, et inaugurée en avril 2017, lors du lancement de Conakry Capitale mondiale du livre.

L’histoire personnelle de Djibril Tamsir Niane défrayera la chronique mondaine quand sa fille Katoucha, « la princesse peule » et mannequin égérie d’Yves Saint-Laurent, publiera le récit de sa vie, de son excision à 9 ans, des abus sexuels qu’elle subit par son oncle avant ses 12 ans, de son mariage forcé à 17 ans, huit jours après la naissance de sa fille… « Dans ma chair » paraîtra en 2007 ; quelques mois plus tard, en 2008, elle sera portée disparue à Paris puis inhumée à Conakry. Comme Hadja (dont je parlais ici), Katoucha Niane s’engaga dans le combat contre les mutilations génitales féminines en créant l’association KPLCE (Katoucha pour la lutte contre l’excision).

Pour écrire « Soundjata ou l’épopée mandingue », Djibril Tamsir Niane dût remonter à la source de l’histoire, retrouver la tradition orale, écouter les récits des griots… Et c’est aussi un griot qui adaptera la mélodie populaire mandingue Alpha Yaya pour composer l’hymne national Liberté, dont les paroles sonnent comme un appel au souvenir, à la jeunesse de maintenant, et à son avenir :

« Peuple d’Afrique ! Le Passé historique ! Que chante l’hymne de la Guinée fière et jeune… »


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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