#Off2Africa Jour 71 Conakry Guinée

#Off2Africa Jour 71 Conakry Guinée © GILLESDENIZOT

Samedi 4 février 2017
Si une idée vous faisait changer de route, aussi légèrement que le rire d’un enfant…

Vous vous souvenez des mes amis Marla et Kalil ? Du petit Baba ? Je vous en avais parlé ici. Je suis allé les revoir, passer du temps avec eux, avec les enfants et les habitants du quartier.

La journée est belle, ensoleillée, drôle, et surtout légère.

Que de kilomètres parcourus depuis l’arrivée à Essaouira ! Mon cœur ressemblait alors au ciel mouvementé, violacé, transpercé brutalement par ces fulgurances de lumière, un ciel mouillé et déchiré.

Ce voyage me fait du bien, il m’affranchit, et cela commence dès le lever du soleil. L’angoisse matinale s’est estompée au fil de la route, elle a fini par disparaître. Tout n’est pas résolu, loin de là, mais je ne sens plus autant le poids de la vie que je n’ai pas choisie. Je me surprends même à envisager des possibilités…

L’autre soir, j’avais assisté à La Nuit des idées, un événement organisé par le Centre culturel franco-guinéen de Conakry qui se trouve à deux pas de la maison. Le thème choisi par la Guinée, parmi 40 pays et plus de 50 villes dans le monde, était « un monde en commun, des idées en partage ». Il s’agissait, pour cette première édition, d’impliquer le public, de célébrer avec lui la liberté d’exprimer la nouveauté, l’originalité, l’audace. Différents modules étaient ainsi proposés, notamment un café philosophique sur le thème « Une idée peut-elle être neuve ? », un mur coloré sur lequel le public était invité à griffonner des idées noires (tristes quoique lucides), blanches (lumineuses et grandioses), ou vertes (tonifiantes et vivifiantes). Les rencontres « idéelles (sic) et déambulatoires » offraient une expérience funambulesque entre un figurant et les spectateurs, une performance pour métamorphoser le spectateur en acteur autour d’un moment à partager ou une question comme :

« Quelle a été la meilleure idée de toute votre vie ? »

Y avez-vous jamais pensé ?

En 1992, je décidais de quitter l’Opernhaus de Zurich, où je chantais comme soliste fixe, et de ne pas choisir l’option inouïe du Bayerische Staatsoper. Je ne me voyais pas partir à Munich pour un contrat de cinq ans. Même si chanter sur la plus grande scène d’opéra allemande avait de quoi faire tourner la tête, j’avais d’autres idées. J’ai rempli des cartons et traversé l’Atlantique pour m’installer un moment à Montréal. Mon choix, peut-être un peu léger, a été le point de départ d’un autre parcours personnel. Je pense parfois à la vie que j’aurais eue, si j’avais choisi Munich. « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille » dit le proverbe. Ce qui est certain, c’est que j’ai toujours marché sur des chemins décalés. Cette singulière ligne de vie, que j’évoquais ici, m’a offert d’autres rencontres, d’autres expériences.

New York, 1993. Je recherche des partitions vocales composées par des artistes touchés d’une manière ou d’une autre par le SIDA. 1993 est une année terrible ; des dizaines de créateurs américains décèdent, laissant derrière eux une production riche mais en danger. Nous ne sommes pas encore à l’ère du mariage homosexuel légal aux États-Unis, et nombreux sont les artistes partis des régions du centre du pays pour créer et vivre plus librement dans les grandes villes des côtes. Lorsqu’un d’eux meurt, la famille reprend possession des œuvres et, souvent, les détruit ; elle en profite aussi pour jeter à la rue le longtime companion éventuel.

The Estate Project for Artists with AIDS, une idée développée en 1991 par Alliance for the Arts, devient la première organisation nationale pour documenter, archiver, et protéger l’héritage culturel américain pendant la crise du SIDA. Outre New York, des bureaux sont ouverts à Los Angeles et Miami. J’en rencontre le directeur, Patrick Moore (devenu depuis le directeur du Musée Andy Warhol à Pittsburgh). Il m’ouvre les collections et son carnet d’adresses, et me met en contact avec Mimi Stern-Wolfe, une musicienne activiste et étonnante. Mimi garde précieusement des classeurs entiers de partitions qu’elle a souvent créées et programme les concerts Benson AIDS Series en hommage à Eric Benson, un ami chanteur, acteur, et musicien décédé en 1988 à 42 ans. Je passe la porte de son appartement dans l’East Village ; Mimi et moi finissons par nous apprivoiser. C’est le début d’une collaboration artistique et d’une aventure humaine ininterrompues, de récitals multiples aux États-Unis, au Festival d’Édimbourg et ailleurs, du disque Sudden Sunsets dont nous enregistrons une partie en direct au Lincoln Center, et au tournage du documentaire All the Way Through Evening par le cinéaste australien Rohan Spong à l’occasion du 20e concert Benson.

J’avais montré ce film à mes élèves de Chennai et chanté pour eux le titre éponyme et emblématique, un poème de Perry Brass mis en musique par Chris DeBlasio, décédé en 1993 comme Kevin Oldham, Robert Savage, et Robert Chesley. Ce matin, je découvre l’affiche de l’Australian Centre for the Moving Image (Melbourne, Australie) qui diffusera All the Way Through Evening du 24 novembre au 5 décembre.

Le New York Times en avait parlé ici et partagé la bande-annonce :

Si j’étais parti à Munich, je n’aurais probablement pas travaillé et chanté ce répertoire. Je n’aurais pas non plus choisi d’enseigner en Inde en 2011. Si l’Inde ne m’avait pas placé sur liste noire en 2016 et interdit de retour, je ne serais pas non plus parti en Afrique. Je n’aurais pas écrit toutes ces histoires #Off2Africa, je ne me serais pas donné l’espace et le temps d’envisager l’écriture comme activité quotidienne et – qui sait – nouvelle carrière ?

Je ne sais toujours pas si cela a été « la meilleure idée de toute ma vie ». Qu’en pensez-vous ? Ce que je sais toutefois, c’est que je n’aurais pas rencontré les enfants à Conakry, je n’aurais pas joué et ri avec eux, je n’aurais pas découvert le vin de palme, j’aurais aimé d’autres lieux, d’autres gens.

« Là où la légèreté nous est donnée, la gravité ne manque pas. »

Maurice Blanchot, L’Espace littéraire

Dans cet esprit, je laisse le mot de la fin à Mimi. La caméra de Rohan n’a bientôt plus de batterie et il ne pourra pas tourner la séquence prévue ; la gravité d’All the Way Through Evening en profite pour se déguiser en légèreté…


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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