#Off2Africa Jour 84 Kankan Guinée – Bamako Mali

#Off2Africa Jour 84 Kankan Guinée - Bamako Mali © GILLESDENIZOT

Vendredi 17 février 2017
Enfin, j’entre dans Bamako ! Ne be Bamako !…

J’ai rêvé du fleuve Niger, probablement après avoir relu le chapitre « Le sel et l’or » (Ébène, Aventures africaines) dans lequel Ryszard Kapuściński décrit son séjour à Mopti, le grand port malien. Le Niger « prend sa source non loin des côtes occidentales de l’Afrique, sur le territoire guinéen, coule au milieu du continent, vers le centre du Sahara, puis, comme s’il se heurtait à la barrière infranchissable du grand désert, fait brusquement un tête-à-queue vers le sud et se jette dans le golfe de Guinée, sur le territoire de l’actuel Nigeria, près du Cameroun. Vu de sa berge haute sur laquelle est située Mopti, le Niger est une (sic) fleuve large, brun, qui coule lentement. La vue est extraordinaire, quand on sait que tout autour s’étend un désert brûlé. Une telle masse d’eau, soudain, dans un lit de pierre ! De plus, contrairement aux autres fleuves sahariens, le Niger n’est jamais à sec et l’image de ce flot qui coule éternellement au milieu de sables infinis inspire aux hommes un tel respect, une telle dévotion qu’ils tiennent les eaux du fleuve pour miraculeuses et sacrées. »

Je suis arrivé hier soir à Kankan, la deuxième ville de Guinée et la plus grande par sa surface, que René Caillié visite en 1827. Un jeune en taxi-moto m’a déposé tôt ce matin au Garage Bamako pour y trouver une voiture en partance pour le Mali. J’ai donné mon nom au préposé, un vieux monsieur qu’il ne faut pas bousculer et qui inscrit mon nom d’usage en Afrique, Souleiman, d’une belle écriture dans un large registre aux pages défraîchies. C’est vendredi, jour de prière, le jour que j’ai choisi pour quitter la Guinée. C’est aussi la fin de la semaine, et le meilleur moment pour découvrir la scène musicale de Bamako, le pays natal du Blues. Je vous en parlerai demain mais je vous propose déjà un avant-goût pour accompagner mon récit du jour, 354 kilomètres entre Kankan et Bamako :

L’heure du départ est incertaine, comme toujours, mais je réalise combien j’ai grandi durant #Off2Africa, combien j’ai appris l’art du voyage en solitaire, et de me jouer de toutes les formalités en chemin. Je m’assieds naturellement sur un petit banc en bois juste en face de la foule et je sirote mon café.

« Ah, tu vas au Mali » me lance un client, et d’annoncer à la cantonade que je vais au Mali… « Tu parles le malinké ? », et de démarrer la leçon par « Bonjour, je m’appelle Souleiman. Ça va ? Je vais au Mali. » ce qui nous donne « Hissoma, N’tolé Souleiman. Tana té ? N’wato Mali. » J’articule les mots consciencieusement, sous le contrôle de mon professeur, et tous autour ponctuent chaque répétition d’exclamations ravies ! La voiture est loin d’être prête, je commande donc un autre café, en malinké : « café soucra té yé », soit « sans sucre », mais le vieillard à la cafetière n’en aura cure et me servira « soucra yalla » parce que j’ai un long voyage devant moi et qu’il estime que bien sucré, c’est mieux ! Yalla pour du café sucré alors… avant de m’assoir devant le pare-brise fêlé ; il est déjà presque dix heures quand nous nous mettons en route. N’wato Mali !

Nous traversons Siguiri (« lieu d’attente des buffles » en malinké), au Nord-Est de la Guinée, en bordure du Niger. Fodéba Keïta y est né en 1921. Surtout connu comme le fondateur des Ballets africains en 1950, il fut également poète. On lui doit Poèmes africains (1950), Le Maître d’école (1952), et Aube africaine (1965). Engagé politiquement, il rejoint Sékou Touré en 1956 et, en 1961, il est nommé ministre de la Défense nationale et de la Sécurité, chargé de découvrir et de réprimer les complots (véritables ou supposés) dont Touré pourrait être victime. Il ne faut pas plus de huit ans pour que celui qui aurait contribué à créer le sinistre Camp Boiro y soit incarcéré à son tour, accusé de complot par Touré, et condamné à mort. Je parlais hier de Djibril Ameth Ly, de Djibril Tamsir Niane, et de Camara Laye. Fodéba Keïta est une autre de ces grandes figures humiliées (pour reprendre la belle expression de Djibril Ameth Ly). Soumis à la « diète noire » (privation d’eau et de nourriture), Fodéba Keïta n’a que quarante-huit ans quand il est fusillé le 27 mai 1969. Je vous rappelle que les organisations de défense des droits de l’Homme estiment que 50 000 personnes ont péri au Camp Boiro, jusqu’à sa fermeture en 1984 !

Vous vous souvenez peut-être que j’avais obtenu mon visa pour la Guinée au consulat de Dakar. Au Jour 39 j’écrivais : « Mon passeport a passé les fêtes de fin d’année à l’Ambassade de Guinée et s’orne maintenant d’un visa pour deux mois. Certes, la date maximale de séjour a été corrigée à la main par l’officier, mais il m’assure que cela ne posera aucun problème. Nous en reparlerons au poste frontalier de Kourémalé, au nord-est de la Guinée, alors que je me rends au Mali… » Eh bien ! Nous voilà à Kourémalé, le point-frontière avec le Mali. Cela fait quelques temps que je n’ai pas subi de contrôle, et celui-ci me rappellera durement les règles arbitraires des « diplomatiques officiels ». Je passe sans encombre de bureau en bureau quand soudain, un petit fonctionnaire (ne le sont-ils pas tous ?) remarque la rature sur la date. L’occasion faisant le larron, il m’emmène, bien fier de sa proie qu’il imagine juteuse, chez le gros fonctionnaire (car il n’existe pas de grands fonctionnaires, les plus gradés sont gros). Celui-ci flaire la bonne aubaine et entame une scène d’anthologie dans l’art de l’improvisation dramatico-hystérique. Il va même jusqu’à m’annoncer son dernier prix pour le bakchich, en se renversant dans son fauteuil, ses bottes militaires sur le bureau (ce qui fait grossir encore davantage sa bedaine).

Le gros malheureux ne connait pas le mépris que j’ai récemment conçu pour les « diplomatiques officiels », leur langue de bois, leur cœur de pierre face à la misère des autres. « Pauvres bougres sans visa, sans relations, sans avenir, allez mourir et ne m’importunez plus alors que je m’empiffre de petits fours », semblent-ils tous dire.

Je n’en démords pas, la faute incombe au préposé à Dakar, je ne paierai rien. Derechef, le gros me relance la balle en me menaçant de me laisser croupir dans le no-man’s land entre la Guinée et le Mali, en invalidant mon visa. C’est le moment de lui sortir la carte « Ah tu veux jouer au malin ? ». Son jeu d’acteur est de niveau amateur, je vais lui montrer ce que je sais faire sur scène et je démarre immédiatement le grand monologue « Quelle honte pour ton pays d’agir de la sorte et de traiter le visiteur comme un criminel ». Ça marche toujours, surtout quand on y met toute son expertise ! Le gros manque de s’étouffer puis passe au sourire mielleux et invoque une blague pour faire passer le temps. Je récupère mon passeport et lui balance, pour la forme, encore un bout de tirade « Quelle honte… » et un regard de circonstance, avant de passer la frontière aussi vite que possible. Je n’oublie pas de le remercier par le traditionnel « Niké », au double sens si approprié.

Vous avez aimé N’wato Mali en malinké ? Vous aimerez encore davantage Ne be Mali ! (« Je suis au Mali », en langue bambara)

La voiture file en direction de Bamako, à 123 kilomètres, à travers le splendide pays mandingue. J’en profite pour saluer et remercier tous les Camara rencontrés sur ma route en Afrique et dans la vie, car ils sont considérés comme la famille la plus ancienne à avoir habité le Mandé. Camara Laye transcrivant les paroles du griot Babou Condé dans Le Maître de la parole, cité hier, nous expliquait que le mot « Mandén » signifie « enfant du lamantin ». À perte de vue s’élèvent de grands canyons majestueux, des plaines où poussent des arbres fruitiers entre des cases rondes. Je trouve même des pommes que j’achète à une jeune fille en chemin.

Enfin, j’entre dans Bamako ! Ne be Bamako !

Après la Mauritanie et la Guinée-Bissau, le Mali sera le troisième pays imprévu de mon périple #Off2Africa. Quelle bonne idée j’ai eu d’y passer ! Je tombe instantanément sous le charme singulier de Bamako, de ses habitants, des détails architecturaux typiques que l’on retrouve même sur les portes de garage, de ses murs jaunes, et surtout du fleuve Niger qui traverse la ville.

Arrivé Rue Bla-Bla (ça ne s’invente pas), je ris tout seul de ma belle aventure. Je suis encore recouvert de la poussière ocre de la route, mon visage raconte toutes les couleurs du voyage. Je pose mon sac et me commande une Castel, la bière « locale » (bien que brassée au Cameroun), comme un souvenir de ma première Gazelle à Dakar, il y a déjà soixante jours…


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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