#Off2Africa Jour 85 Bamako Mali

#Off2Africa Jour 85 Bamako Mali © GILLESDENIZOT

Samedi 18 février 2017
À Bamako, « tout le monde aime le samedi soir » dit une chanson populaire…

Voilà pourquoi j’ai décidé d’y arriver la veille et je compte bien découvrir la scène musicale de la capitale malienne. Mohammed, le chauffeur que j’ai rencontré à ma descente du taxi-brousse, va d’abord me déposer tout en haut de la colline qui surplombe la ville : au Point G, puis je redescendrai à pied.

Je contourne l’entrée du gigantesque hôpital construit entre 1906 et 1913 sur une superficie de 25 hectares. Bamako, sortir du point G, un documentaire de 1993 par Jean-Bernard Andro, pose la question : « Dans un pays où se posent des problèmes de nutrition, peut-on se préoccuper des problèmes de santé mentale ? » et propose une immersion dans l’unique service de psychiatrie du Mali. Ce que j’ai remarqué autour de l’hôpital est déjà suffisant, il me faut de l’espace et une vue panoramique sur la ville. Je ne serai pas déçu !

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#Off2Africa Jour 85 Bamako Mali © GILLESDENIZOT

De là-haut, on voit bien le Niger, le Marché rose (rendez-vous demain pour la visite guidée), l’hippodrome (mon repère, car je loge à proximité) et la distance à parcourir pour redescendre dans le centre. J’ai appris qu’il existe un petit chemin sur l’autre versant de la colline, mais je ne parviens pas à dénicher où il commence. Je marche dans une zone déserte, entre des maisons en construction, je demande aux ouvriers, c’est par ici, je croise un militaire, c’est par là. Il est peut-être un peu téméraire de persister ainsi à marcher par 39°C à l’ombre, mais j’aime tant la chaleur sèche de Bamako en février.

Comme toujours, je finis par faire une rencontre : un jeune homme marche aussi et je presse le pas pour m’en approcher. Oui, il connait le chemin pour descendre, il le prend pour éviter le coût d’un billet de bus quand il rend visite à son grand frère, cela lui occasionne une très longue marche alors partager ces moments sera bienvenu. Nous entamons le rituel des présentations. Il étudie la génétique. Pour quelle raison ? Pour faire avancer la science sur la question de l’albinisme, me dit-t-il d’une voix passionnée. Au Mali, malgré le nombre considérable d’albinos (1 sur 4 000 en Afrique, contre 1 sur 20 000 en Europe), il n’existe pas de statistiques fiables. Recherchés pour leurs prétendus pouvoirs bénéfiques ou maléfiques, les albinos sont souvent victimes de sacrifices humains. Je lui demande comment il vit : chaque mois, son frère lui donne 5000 CFA (un peu plus de 7 Euros) ; je note mentalement cette somme tout en l’écoutant. Je réponds aussi à ses questions sur ma famille, le métier que j’exerçais avant de partir en voyage. En apprenant que ma mère exerçait la médecine et que j’enseignais la musique, il redouble de politesse et d’attentions respectueuses. Il me rappelle certains de mes étudiants indiens; cela m’émeut et me surprend. Quand nous arrivons en bas de la colline, je lui propose de l’inviter à « boire un jus » en guise de remerciement. Il faut faire vite car il a encore une bonne distance à parcourir à pied, aussi je lui confie que je n’ai pas encore fait l’expérience des SOTRAMA, les minibus verts qui sillonnent les rues de Bamako. J’ai de quoi payer son billet et le mien ; serait-il d’accord de me faire découvrir ce moyen de transport ? Rendus rapidement de l’autre côté de la ville, nous nous disons au revoir. J’ai une idée en tête depuis la colline, je ne sais pas trop comment procéder, et puis je me dis que le plus simple est encore de se lancer. Alors, je lui confie que mes élèves me manquent, que je suis touché par sa détermination, et que j’aimerais qu’il accepte que je double son budget mensuel pour l’encourager dans ses études, comme si j’étais son frère ou un de ses professeurs. Je l’assure que je verrai un jour son nom associé à une découverte médicale, puis je saute dans un minibus qui file dans le sens contraire… L’air chaud qui s’engouffre à travers les tôles froissées me balaie le visage, je suis assailli d’une émotion que j’étais pourtant parvenu à refouler depuis l’Inde…

J’indique à l’apprenti que je souhaite descendre et me retrouve vite au bord de la route. De l’autre côté, je vois des ruelles pavées, des tailleurs qui travaillent devant leur petite maison colorée, des gamins qui jouent au milieu des chèvres, des femmes qui portent leur enfant sur le dos et des seaux sur la tête et au bras. C’est un environnement que je connais et qui me calme. Je marche sans but en saluant les habitants que je croise. Je sens bien que j’ai un coup de foudre pour Bamako…

« Au croisement de ces portraits, se dessinent l’incroyable richesse et vivacité de la scène musicale malienne, et quelques longs travellings laissent défiler les paysages comme observés par la fenêtre d’un autobus, des écouteurs vissés sur les oreilles. » écrit Mourad Moussa à propos de Mali Blues. « Fatoumata Diawara et Ahmed Ag Kaedi mais aussi Bassekou Kouyaté et Master Soumy… le film de Lutz Gregor, sorti en 2016, va à la rencontre de ces musiciens phares, récolte leurs paroles sur la situation politique, sur l’importance de la musique pour le corps et l’esprit, et comme élément rassembleur. » Je repense immédiatement au Point G quand j’entends Fatoumata Diawara :

« Nous, les artistes, les musiciens, nous sommes des gens malades. Nous sommes des psychopathes. Nous sommes des gens qui ont besoin de la musique. C’est comme un hôpital, la musique. »

« En matière de politique, on n’a rien compris. Mais musicalement, je pense qu’on a compris quelque chose » . « Cette phrase que Fatoumata Diawara lance à Ahmed Ag Kaedi sous la lumière douce de Bamako résume à elle seule son point de vue sur la situation au Mali, pays où la musique fût interdite après que les islamistes eurent pris le contrôle du nord. » Tout au début de mon voyage, j’avais évoqué le film Timbuktu que tourne le cinéaste mauritanien Abderrhamme Sissako en 2014. J’avais été bouleversé par un chant nocturne s’élevant par-dessus les toits, bravant les traques des fous de la charia. Huit ans plus tôt, Sissako réalisait le film Bamako, dont l’héroïne, Melé, est chanteuse de bar.

Puisque Tombouctou et son immense trésor culturel nous sont interdits, c’est dans les bars de la capitale malienne que nous trouverons l’autre richesse du Mali : la musique multi-ethnique, celle des griots, celle des esclaves, celle qui chante les émotions aux couleurs du Blues.

À Bamako, vous l’avez vu dans la première vidéo, la musique se danse. Taj Mahal (que vous venez d’entendre en compagnie de Toumani Diabaté) déclara d’ailleurs en 2006 :

« La musique a été conçue pour que les gens puissent bouger, et c’est un peu difficile après un certain temps d’avoir des gens assis comme s’ils regardaient la télévision. C’est pourquoi j’aime jouer en plein air, parce que les gens ne font que danser. Je joue juste pour la déesse de la musique et je sais qu’elle danse. »

En descendant la rue Bla-Bla pour aller écouter des concerts, je découvre une échoppe et son stock d’alcool. J’ai vite fait d’identifier que le patron et tous ses employés sont indiens, du Gujarat plus exactement. Cela me fait bien rire, et cela ne m’étonne guère de la part de l’état contrôlé depuis 22 ans par le parti du premier chaiwallah, et où la consommation d’alcool est – officiellement – prohibée comme dans les états du Bihar, Nagaland, Mizoram, Kerala… (tiens, tiens, comme en Iran, en Irak, en Afghanistan, au Bahreïn, au Brunei, au Koweït, en Libye, au Pakistan, au Qatar, en Arabie Saoudite, en Somalie, au Soudan, aux Émirats Arabes Unis, au Yémen, aux Maldives, en Mauritanie, au Maghreb…)

Après l’affaire du « Sex CD » contre l’activiste Hardik Patel (qui, à 24 ans, a promis d’aider à évincer le premier parti politique du Gujarat lors des élections des 9 et 14 décembre prochains), voici que de nouvelles vidéos diffusées sur les médias sociaux – ainsi que sur une chaîne locale – se terminent par : « Hardik Patel est vu en train de boire avec ses amis ». Mais aussi vrai que le Gujarat interdit l’alcool (bien qu’en volume d’alcool, l’Inde reste l’un des plus gros consommateurs de la planète…), les Gujaratis ont aussi la réputation d’être de talentueux commerçants et financiers. Alors pourquoi s’embarrasser ? Il n’y a pas de petits profits, doit certainement se dire Sundeep en vendant son alcool dans la capitale malienne. Honni soit qui mal y pense…

« Si tu lèches la langue du lion, il te dévore. »

Ces bals qui n’en finissent plus, c’est Malick Sidibé, le « trésor national » malien, qui les documentera dans ses clichés d’anthologie. C’était le chroniqueur de la jeunesse du tout-Bamako des années 1960-70, au moment où le pays gagnait son indépendance, raconte Le Monde.

Et justement, voici que la Fondation Cartier pour l’art contemporain présente en ce moment Mali Twist (en référence à la chanson éponyme du chanteur et guitariste malien Boubacar Traoré, sortie en 1963), une grande exposition rétrospective accompagnée d’un ouvrage, conçus et dirigés par André Magnin en collaboration avec Brigitte Ollier. L’exposition réunit pour la première fois ses photographies les plus exceptionnelles et emblématiques ; des tirages d’époque réalisés par lui-même de 1960 à 1980 ; un choix de « chemises » rassemblant ses prises de vue de soirées ainsi qu’un ensemble de portraits inédits d’une beauté intemporelle. Véritable plongée dans la vie de celui qui fut surnommé « l’oeil de Bamako », cet ensemble exceptionnel de photographies en noir et blanc révèle comment Malick Sidibé a su saisir, dès le début des années 1960, la vitalité de la jeunesse bamakoise et imposer son style unique, reconnu aujourd’hui dans le monde entier.

Bonne nouvelle : pendant toute la durée de l’exposition, les Soirées Nomades invitent des artistes, des musiciens et des penseurs maliens, toutes générations confondues, à dialoguer avec l’oeuvre de Malick Sidibé.

À Bamako, « tout le monde aime le samedi soir » dit une chanson populaire…


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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