#Off2Africa Jour 95 Abidjan Côte d’Ivoire

#Off2Africa Jour 95 Abidjan Côte d'Ivoire © GILLESDENIZOTMardi 28 février 2017
Je suis revenu dans mon maquis, à quelques pas de mon appartement de Marcory Remblais…

Un beau jour, j’ai dégoté ce petit coin de paradis, vite devenu mon repère. Je connais le raccourci pour y arriver, en passant entre les échoppes des garagistes, la vieille pharmacie, le salon de coiffure qui offre une promotion pour les tresses. Quotidiennement, lentement, je parcours le chemin de terre battue, je salue les habitants qui me sourient en retour : « Ça va bien ? Et toi ? Ça va bien ! ». À mesure que j’approche, je discerne la fumée des braiseuses puis la bonne odeur des mets du jour. La grosse maman en boubou règne à l’entrée et surveille trois chaudrons pleins. Dans l’un, de la viande sauce rouge, dans l’autre du poisson sauce claire, dans le dernier des légumes sauce feuille au saka-saka. Des boulettes d’attiéké attendent (jamais très longtemps) d’être comptées et vendues. Maman me connaît, elle sait que j’aime sa cuisine, que je vais manger comme les Ivoiriens – beaucoup – et cela la ravit. Cependant, elle ne comprend pas la raison saugrenue qui fait que je ne commande jamais de viandes. Elles sont bonnes, me dit-elle. Oui, mais je suis végétarien, tout au plus du poisson. Alors va pour du poisson ! Et surtout, du foutou !

Juste après l’entrée sur la gauche, une femme est toujours accroupie au sol, un grand canari (le récipient traditionnel en terre cuite, pas l’oiseau) entre les jambes. Elle prépare le fameux plat que j’aime tant, cette boule molle à base de manioc, de banane plantain ou d’igname bouilli. Je la salue aussi et reste un instant pour observer son travail et la dextérité qu’elle met à faire rouler la matière jaune pâle entre ses mains jusqu’à obtenir une forme parfaitement ronde et lisse. Bientôt, une jeune fille me servira un bol en terre, dans lequel la boule de foutou se sera épanouie au point de toucher les bords. De la main droite, je formerai de petits morceaux que je tremperai dans une sauce avant de les porter à ma bouche.

Arrivé dans la partie principale du maquis, je choisis une table un peu à l’écart, de telle façon que je puisse observer la vie autour. Le sol est recouvert de sable, j’y glisse toujours mes pieds nus. Au milieu de l’espace est planté un arbre majestueux. Il relie le sol au ciel ouvert et son feuillage couvre les convives, laissant tout juste passer quelques rais de lumière étincelante. Nous sommes à dix pas d’une route au centre de la mégapole qu’est Abidjan, et pourtant nous n’avons que le sable sous les pieds, l’ombrage de l’arbre, et le ciel clair au-dessus de nos têtes. « La vie est là, simple et tranquille », écrivait Verlaine.

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#Off2Africa Jour 95 Abidjan Côte d’Ivoire © GILLESDENIZOT

Tout le monde me remarque mais personne ne fait attention à moi. Je me suis fondu dans le paysage, je suis devenu un habitué, une sorte de toubab bizarre (mais ne le sont-ils pas tous ?), moitié blanc, moitié noir. Je suis du coin, le coin m’a accueilli, j’y vis aussi. Comme tous les hommes et les femmes sous l’arbre, je déguste, je reconnais que la vie est belle parce que le bol est plein. Il fait chaud dans mon maquis, les gens rient, se retrouvent, partagent. Chaque jour, je reviens à cette table familiale, comme un lointain cousin d’au-delà des côtes africaines. Comme quelqu’un qui serait parti il y a longtemps, dans une région inconnue, vaguement légendaire, mais qui aurait fini par retrouver le chemin de la maison, en se guidant sur la cime de l’arbre et sur la fumée du chaudron. Cela fait 95 jours que je marche vers le sud, que je me déleste de toute la peine acquise à l’Est. Au fur et à mesure, je laisse tomber ma peau et me recouvre des expériences nouvelles sur cette route qui ne semble pas connaître de fin.

« Il fait partie des êtres larges qui acceptent de couvrir de larges horizons de leur feuillage. Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. »

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, Gallimard, 1939

#Off2Africa Jour 95 Abidjan Côte d'Ivoire © GILLESDENIZOT

#Off2Africa Jour 95 Abidjan Côte d’Ivoire © GILLESDENIZOT

Je marche, je me tais, je mange, je me repose, je ris, je ne pleure plus. Je vis. Mon plat est presque terminé mais je rassemble encore des doigts quelques restes de foutou avec lesquels je nettoie le bol de sauce. Puis je me rince les mains dans la boîte en fer blanc qu’une jeune fille a posé sur la table. Je regrette déjà de quitter la cour et me promets d’y revenir le lendemain.

J’aime mon maquis, les femmes qui y cuisinent, la nourriture que j’y mange, l’arbre qui m’abrite, et les hommes qui partagent ce moment…


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit; en voici d’autres…

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