دابا daba, daba…

#InAfrica دابا daba ©GILLESDENIZOT 2018

« Non, je viens d’arriver à Tanger. Je veux d’abord explorer la médina, me balader, boire un thé. On se retrouve quelque part ? »

Ana s’aventura dans le dédale de ruelles inconnues jusqu’au Petit Socco, où, contre un mur du Café Tanger l’attendait Howa.

Le mouvement fébrile trahissait peut-être le doute ; Howa pivota sa tête sur la gauche. Au même instant, de l’autre côté de la petite place, Ana tressaillit.

Sans s’attarder, ils s’élancèrent ensemble rue es-Siaghin, jusqu’au Grand Socco. « Telata dirham, telata! »¹ La journée comptait ses dernières heures, poussant les marchands à redoubler d’ardeur auprès des passants. Ana souriait en retrouvant les pyramides d’épices et les bacs de ghassoul, les fruits secs, les essences de rose et de musc, les piles de pains ronds encore tièdes. Assises à même le sol, des femmes au chapeau traditionnel espéraient encore vendre leurs dernières brassées de menthe. Le vert des feuilles luisait dans l’obscurité naissante lorsqu’ils passèrent de la rue d’Italie à celle de la Kasbah. Ils parlaient peu ; ils étaient essoufflés par la montée vers les remparts, ou peut-être étaient-ils troublés ? La chaussée se vidait, le calme extérieur contrastait avec l’émotion qui leur traversait le corps. Chacun la sienne, l’essentiel étant de sentir battre son cœur. Cela faisait longtemps, et c’était bon.

Ils dépassèrent Bab Kasbah. Les façades, voilées par le crépuscule, se dérobaient au regard curieux d’Ana. La voix d’un muezzin s’éleva, bientôt relayée par d’autres, et la cité résonna de toutes parts. Sur la gauche, au Café Hanafta, des hommes priaient sous la voûte étoilée, entourés de chaises colorées et abrités par des arbres noueux. Howa tourna à droite.

Soudain, Gibraltar s’offre à eux dans un panorama époustouflant, et au-delà : l’Europe ! Si proche et désirée, si lointaine et inaccessible. Ana ne prêta guère attention aux tombes phéniciennes creusées à même la roche. « Si le monde est ancien c’est que toute la terre n’est qu’un immense cimetière. »² Au-dessus des morts, une petite foule de vivants se tenait debout face au large, assis ou enlacés pour les plus hardis. Ana cligna des yeux en découvrant le spectacle nocturne. Ses retrouvailles avec l’Afrique se célébraient de manière improvisée et légère. Rien n’était décidé et tout était possible car ils avaient l’espace et le silence, les deux véritables luxes qui subsistent encore de nos jours.

Howa indiqua le Café Hafa, qu’avaient fréquenté Paul Bowles et Mohamed Choukri. Du haut des marches usées, Ana pensa intérieurement aux rizières d’Asie puis, à voix haute : « Tu me connais bien. » Les tables rectangulaires, recouvertes de mosaïques bleues, étaient disposées en rangées sur des niveaux successifs face à la baie. Ils en choisirent une et s’y installèrent. C’était l’heure du thé à la menthe, agrémenté de cigares croustillants, farcis de fromage frais, achetés à un gamin pour quelques pièces. De la vapeur parfumée s’échappait des deux grands verres et embaumait l’air. Les lumières renforçaient le mystère du décor et, au sein de cette mer peuplée, leurs yeux brillaient, incrédules. Enfin, ils se racontèrent et se découvrirent.

Ana faisait parler Howa, ne pensait rien et décida de jouir du moment. Le bonheur peut disparaître si vite qu’il faut oser le saisir et y mordre sans hésitation, sans restriction. (Cela, la vie s’était bien chargée de le lui apprendre…) Alors, Ana goûta aux sons, au thé, aux silences, aux regards furtifs, à la rumeur environnante, jusqu’à se laisser surprendre et séduire.

Ana n’entend plus, ne fait que suivre les mouvements de ce visage, que voir cette bouche et le moelleux des lèvres. Le désir l’hypnotise comme les flammes qu’un enfant regarde, fasciné. دابا daba³, daba… Vouloir maintenant, partir ou attendre. Étirer le temps et le tendre pour évaluer sa résistance, le faire durer pour ne pas en manquer, pour ne pas réaliser trop tôt que la nuit se meurt et qu’il se pourrait bien que ce fût la première et la dernière.

دابا daba, daba… Le vieux Hafa souriait en couvant les amoureux d’un soir et ceux de toute une vie.


  1. « Trois dirhams, trois ! », en darija, le dialecte arabe parlé au Maroc;
  2. Cf. Mohamed Choukri, Le Pain nu, traduit de l’arabe par Tahar Ben Jelloun, Éditions « Points », n° P365, 1981;
  3. « Maintenant », cf. note 1.

 

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