#Back2Africa 4 Tanger-Mohammedia

#Back2Africa continue le long d’une voie de chemin de fer, à la poursuite d’une solitude insaisissable…

#Back2Africa Jour 22 Tanger-Mohammedia
Lundi 11 décembre 2017

Morose, comme le temps, je monte dans le train de 11:25. Il pleut, le ciel est gris et le trajet est long. Nous nous arrêtons souvent, sans jamais connaitre la durée de ces haltes. J’ai hâte d’arriver et de me coucher.

Entre Larache et Kénitra, une femme monte à bord. Elle charrie avec elle une grosse valise à roulettes, deux bagages à main, un seau rempli à ras bord et des marchandises emballées dans de la toile. Mais c’est un sac posé derrière son siège qui va attirer mon attention. Car le sac bouge ! Quelque chose, enfermé dedans, se débat silencieusement quand tout d’un coup, des plumes en sortent ! Cela remue tellement que la dame excédée se lève, empoigne le sac (ça caquète à tout va, comme dans la scène de Pluie de sueur), le jette à ses pieds et empile d’autres sacs dessus. Puis, le plus naturellement du monde, elle se remet à tapoter sur son téléphone portable. Quand je raconterai ça à Marcel et Robert, les deux poules de Conakry… !

#Back2Africa Jour 23 Mohammedia
Mardi 12 décembre 2017

Je garde en mémoire une photographie de 1965, en noir et blanc, de l’entrée de la kasbah de Mohammedia. Des hommes en djellaba et balghas (communément appelées babouches en français) pénètrent dans l’enceinte de la kasbah tandis qu’une fillette vêtue d’une robe blanche en sort. En arrière-plan figure la mosquée blanche Al Atik, dont le minaret se dresse au-dessus de la porte principale. Le soleil brille et anime la scène, il nous semble presque entendre la rumeur environnante. J’avais cette image en tête avant même d’arriver à Mohammedia. Je pense souvent à cette fillette en robe blanche. Qui était-elle ? Où se rendait-elle d’un pas décidé ?

J’aime la vieille ville de Mohammedia. Les allées sont surprenantes : une partie de celles-ci sont obliques et donnent sur le boulevard Hassan II tandis que celles qui entourent la mosquée blanche sont larges et forment un quadrillage insolite. Il fait bon s’y promener. C’est le sultan Sidi Mohammed ben Abd Allah qui fit construire la kasbah au XVIIIe siècle, ainsi que la mosquée, mais c’est aux portugais que l’on doit le petit château. Avant de prendre son nom actuel en 1959, en l’honneur du roi Mohammed V, l’ancienne Fédala était déjà connue des marchands de Gênes et de Venise. Sa topographie offrait alors le seul mouillage entre Rabat et Casablanca au XIVe et XVe siècles.

Le port fut abandonné au XIXe siècle. Sa version moderne, dès 1914, est due à la Société Hersent déjà responsable des installations portuaires de Bizerte. Auxiliaire de Casablanca, le port d’Al Muhammadiyya-Fédala est devenu principalement un centre importateur d’hydrocarbures.¹

Jusqu’aux années 1980, Mohammedia était connue pour être une grande station balnéaire. C’est d’ailleurs sur ses plages (notamment celle de Mannesmann, le quartier où je loge) que débarquent les forces terrestres américaines, 8000 hommes dirigés par le général Patton, le 8 novembre 1942.

En fait de plages, j’ai surtout pu remarquer la raffinerie de pétrole SAMIR (Société Anonyme Marocaine de l’Industrie du Raffinage), la seule du pays, dès mon arrivée à Mohammedia. L’activité des bâtiments, qui défigurent le littoral, a fait l’objet de vives critiques en raison de la pollution atmosphérique et maritime qu’elle engendre. Ou plutôt, qu’elle engendrait, car après sa création en 1959, après sa privatisation en 1997, après avoir souscrit un emprunt international de 153 millions d’euros en 2013, après avoir annoncé un déficit de plus de 3,4 milliards de dirhams en 2014, l’entreprise détenue à 67% par le magnat saoudien Mohammed Al Amoudi affichait un endettement d’environ 3,7 milliards d’euros en 2015.

En 2015, Cheikh Al Amoudi était la deuxième fortune saoudienne, que Forbes évaluait alors à 11 milliards de dollars. Au moment où le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud d’Arabie saoudite prenait ses quartiers d’été à Tanger, Al Amoudi annonçait la suspension de l’activité de la raffinerie et quittait le Maroc sans s’acquitter des salaires de ses 950 salariés.²

L’adage « Il n’y a pas de petits profits » se vérifie malheureusement une fois encore… Le 1er juin 2016, le tribunal de commerce de Casablanca annonçait la liquidation judiciaire de la SAMIR. Le site internet de la compagnie indique encore aujourd’hui The requested url /investmorocco/ticker/ was not found on this server et Cession de la totalité des actifs de la SAMIR ; Avis à manifestation d’intérêt

¹ E.B., « Fedala », in Encyclopédie berbère, 18 | Escargotière – Figuig [En ligne], 01 juin 2011.
² Maroc : « Cheikh Al Amoudi, capitaine du bateau Samir à la dérive », in Le Monde, 15 octobre 2015.

#Back2Africa Jour 24 Mohammedia
Mercredi 13 décembre 2017

Ce matin, j’ai la sensation presque physique d’une scénographie pour Dichterliebe de Schumann. En Inde, c’est ainsi que me venaient les images de projets scéniques. L’inspiration prenait diverses sources : un détail visuel (les superpositions d’affiches pour Pasticcio Madras en 2012), un fait divers (Nirbhaya et le viol du 16 décembre à Delhi pour Lobby en 2013), le suicide et l’addiction pour #ItsComplicated en 2014, l’attente et le yoga pour iktsuarpok en 2015, et finalement la trahison pour Tutti Gabbati, une production qui jamais ne se concrétisera.

Depuis que l’Inde m’a claqué la porte au nez en 2016, ma créativité a pris d’autres chemins et je n’ai plus été inspiré de la sorte, à part une seule fois, à Conakry. Il y avait de grandes tentures multicolores, suspendues à des cordages…

Et voilà que, sans crier gare, je me réveille avec le scénario complet d’un spectacle sur le cycle de mélodies que j’ai tant chanté ! Les seize Lieder sur les poèmes de Heine forment autant de tableaux, dans une acuité visuelle extrêmement détaillée. Il me suffit de transcrire ce qu’il m’a semblé vivre pendant mon sommeil. Ce qui me surprend, c’est que la scénographie est sans aucun doute inspirée par #Off2Africa. Il n’y a plus de balayeuses des rues en sari et blouse bleue, plus de chaï, plus de guirlandes de fleurs. Il y a les collines de Guinée, les baobabs du Sénégal, la rive du Fleuve Casamance, les djembés du Mali, les mouettes du Maroc, et la longue route ensablée vers la Mauritanie, à travers le vieux Sahara

Qui sait si cette vision nocturne verra le jour ?

Je suis si bouleversé par l’expérience que je monte sur la terrasse pour prendre l’air. Le soleil se lève ; du linge sèche sur les fils tendus. Je déroule mon tapis de yoga et m’y installe pour pratiquer, pour me vider de cette énergie créatrice qui n’a plus de scène pour se produire.

#Back2Africa Jour 25 Mohammedia
Jeudi 14 décembre 2017

Il fait froid et je ne suis toujours pas seul. Je n’arrive pas à prendre mon rythme d’écriture, de yoga, de solitude. Alors je sors profiter du soleil en marchant, et écrire dans un café proche de la gare. Un jeune gars passe et repasse en me souriant, il me propose de cirer mes chaussures… La prochaine fois que je le vois, je l’inviterai plutôt à partager un café. Je songe à partir, soit à Tanger (cette ville me fait l’effet d’un aimant, c’est vraiment le cas de le dire) soit plus bas en Afrique. Il me faut un endroit calme (et de préférence chaud) où je pourrai m’installer.

En marchant, mes idées s’ordonnent. Je prends conscience qu’il faut savoir profiter des beaux moments que la vie nous offre, parce qu’il y en a peu, parce que ce (ceux) que nous aimons peut nous être retiré en un instant… Il faut savoir (pouvoir ?) tourner le dos au passé, et s’en éloigner. Continuer sa route, tant bien que mal, et trouver d’autres raisons de vivre.

La nuit et le froid retombent sur la ville. En sortant de la médina, je remarque une maison ancienne ; un graffiti sur sa façade lance le message « Until Death » à qui voudra bien le lire…

#Back2Africa Jour 26 Mohammedia
Vendredi 15 décembre 2017

Ai-je envoyé à Sandrine les photos des cinémas aperçus à Tanger ? Je ne sais plus… L’an dernier à la même date, je lui avais souhaité un bon anniversaire avec l’image d’une salle de Saint-Louis, au Sénégal. À peine sorti sur la terrasse, mon regard est attiré par un lampadaire qui se détache contre le ciel bleu clair. Je me rappelle notre voyage Journey of Hope 2010 au Texas. Je crois que c’était lors de l’étape à Austin. Nous étions logés dans un campus universitaire et je discutais à l’extérieur avec Sandrine. Derrière elle, les bras d’un lampadaire similaire semblaient sortir de sa tête. La scène était cocasse et j’avais rapidement pris une photo. De retour à Paris, celle-ci fut intégrée à la mosaïque des souvenirs en images sur son frigo.

En voyage, ceux qu’on aime, on les emporte toujours avec soi…

#Back2Africa Jour 27 Mohammedia
Samedi 16 décembre 2017

Qui pourrait penser qu’il fait si froid au Maroc en hiver ? Il me semble que je pourrais tomber malade, tant mon corps est engourdi. Je sors profiter des rayons du soleil. La longue marche vers la gare me réchauffe progressivement. Je m’attable au café et commande – en arabe, puisque maintenant j’ai retenu le terme exact – un grand verre de vitamine C frais pressé. J’écris tout en regardant passer les gens. Certains courent même, ils devraient pourtant savoir que leur train sera probablement en retard. Peut-être qu’ils se hâtent pour se réchauffer ?

#Back2Africa Jour 28 Mohammedia
Dimanche 17 décembre 2017

Je me promène sans but au souk, à travers les allées de terre battue. Le soleil s’y fraye un chemin et illumine ponctuellement les étals des marchands. Des ombres se projettent alors sur le sol, sur les fruits et légumes, les poissons aux yeux vitreux et les pièces de viande qui noircissent à l’air libre. Je respire à plein nez les monticules d’épices, les senteurs d’encens et celles des essences qui s’échappent de petites fioles. Parfois, je suis brusquement tiré de ma rêverie par la pétarade que fait le moteur d’un triporteur. Comment parvient-il à se faufiler dans le souk, sans renverser les marchandises en vente et les clients qui les convoitent ? C’est du grand art !

#Back2Africa Jour 29 Mohammedia
Lundi 18 décembre 2017

Le rendez-vous a été fixé pour une conversation en vidéo avec mon élève Sriram de Mumbai. Nous voulons échanger des nouvelles et préparer l’entretien qu’il doit effectuer le lendemain avec l’administrateur d’un orchestre. Je fais brièvement une recherche sur les questions à poser, le parcours du directeur musical, l’historique de l’institution. Nous parlons longtemps, trop longtemps. La situation me devient inconfortable. Cette discussion me replonge directement, profondément, dans mes souvenirs, mon travail en Inde, tout ce qui n’existe plus, toutes ces opportunités jetées aux ordures. Et pour quelle raison ? Des élèves dirigent maintenant des ateliers pour d’autres élèves, en s’appuyant sur la maigre justification d’une année dans un conservatoire européen. Or l’on sait le faible niveau acquis, le manque de connaissances théoriques sur la technique vocale, et surtout l’absence d’expérience professionnelle. Nous y voilà : les borgnes guident les aveugles ! La route de l’art lyrique est bien tracée en Inde ; droit devant, le précipice. Mais tandis que les élèves crédules paieront et investiront et espéreront sans garantie aucune de recevoir un réel savoir, les charlatans se seront mis des roupies plein les poches. Cela me dégoûte. Je suis au bord de la nausée et je coupe court à la conversation vidéo.

Je mets du temps à me remettre de l’expérience. Le point positif est de m’avoir fait réaliser que je ne veux plus faire partie de ce monde, je ne veux plus enseigner. Si je retourne en Inde, je ferai autre chose ou, à tout le moins, d’une autre manière. L’avenir le dira…

Je ne suis toujours pas seul. Je m’évade donc à nouveau vers Tanger demain et j’y reste une semaine, peut-être davantage. J’ai continué ma recherche sur la ville, sur les écrivains qui s’y sont rendus, sur les artistes qui y ont vécu. J’ai pris des notes, j’ai fait la liste des endroits à découvrir, je veux m’assoir dans les cafés qu’ils ont fréquentés, retrouver cet esprit, m’y plonger, m’y baigner et imaginer… Partir, être seul et trouver un moyen de rester, moi aussi, à Tanger…


For those of you who do not read French, the following video will present you with a visual summary of this post. Pour ceux qui souhaitent aussi parcourir ma route en images, voici une courte vidéo (ainsi que des photos plus bas) :


Durant #Back2Africa, j’ai pour habitude de ne choisir qu’une seule photo par jour
et de la partager via mon compte Instagram. Suivez-moi pour les découvrir…

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