Mirage السراب

Assarab Rif @GILLESDENIZOT 2018

Je sors de la grande salle du Cinéma Rif de Tanger, après la projection exceptionnelle de « Mirage » (السراب, Assarab), l’unique long métrage du réalisateur marocain Ahmed Bouanani (1938-2011).

Cette année, la 19ème édition du Festival National du Film de Tanger célèbre les 60 ans du cinéma marocain. À cette occasion, la Cinémathèque de Tanger proposait, du 10 au 17 mars, une rétrospective de quatorze films marocains.

J’avoue, j’ai été distrait par d’autres préoccupations (mes cours d’arabe et d’espagnol, notamment) mais mieux vaut tard que jamais : j’aurai au moins vu Mirage, un film marquant dans l’histoire du cinéma marocain et unique dans la production d’Ahmed Bouanani.

C’est toujours un immense plaisir d’apercevoir au loin le beau bâtiment du Rif, entouré depuis peu de grandes banderoles colorées. Entrer à nouveau dans le hall, faire tamponner sa carte de fidélité et saluer Farid, le préposé au perpétuel bonnet rouge, puis s’acheminer vers la grande salle, y choisir un fauteuil juste au-dessus de l’entrée, face à l’écran. Les lampes s’éteignent et le film commence, en noir et blanc, en version arabe sous-titrée en anglais.

Olivia Marsaud, pour Le Maghreb des Films, nous renseigne : « Mirage commence par une scène muette. Un homme est seul dans un champ et lance violemment des pierres contre un ennemi invisible. Il semble se battre avec rage contre une force mystérieuse. Ses pierres n’y pourront rien. L’injustice, la pauvreté, l’oppression se réduisent-elles par des jets de pierres ? »

Quand les premiers dialogues résonnent, je souris en réalisant que je suis à même d’attraper au vol quelques mots, quelques phrases en arabe marocain, grâce à mes cours hebdomadaires à l’Institut Cervantes et à mon professeur Ouassima Bakkali Hassani. La météo récente aidant, le mot « Chta » (pluie) ne m’échappera pas…

Le public découvre alors le personnage principal, Mohamed Ben Mohamed. Il est interprété par Mohamed El Habachi qui a reçu le Prix du meilleur rôle masculin au 1er Festival National de Rabat en 1982.

Il était une fois…

Nous sommes en 1947. Le Royaume du Maroc est sous protectorat français depuis 1912. Dans une petite bourgade, les autorités locales distribuent des sacs de farine aux nécessiteux de la région. C’est là qu’entre en scène Mohamed Ben Mohamed. Flottant dans une veste à la coupe militaire, élimée, poussiéreuse et rapiécée, l’homme a l’air perdu. Il écoute avec crainte le sermon du contrôleur civil qui le traite de fainéant.

De retour dans sa pauvre masure, il découvre plusieurs liasses de billets de banque cachées dans la farine. C’est ici que commence cette fable douce-amère qui va mener notre homme à quitter son douar pour la ville de Rabat-Salé. De la cour des miracles aux gargotes sombres, Mohammed rencontre Ali Ben Ali, saltimbanque, cousin marocain d’un Chaplin ou d’un Buster Keaton.

Les projections au Rif réservent parfois des surprises. Aujourd’hui, au moment de la rencontre entre Mohamed et Ali, les images se sont arrêtées brièvement avant de reprendre en sautant une partie que je viens de dénicher en ligne :

La liste des personnages du film ne saurait être complète sans inclure le prophète fantasque qui harangue les voyageurs sur le toit du bus qu’empruntent Mohamed et sa femme (Fatima Regragui) pour se rendre à Salé, l’expatriée française à la robe en paillettes qui écrit des lettres dans son jardin (tandis que son employée étend des draps) avant d’aller se promener sous son ombrelle, la fille de joie au clin d’œil aguichant, la voyante aux râles profonds, le barbu probablement grand blessé de guerre qui hurle des ordres de marche à qui voudra bien l’entendre, et une ribambelle de nains…

Mirage m’a rappelé Wozzeck et Lulu, les deux opéras d’Alban Berg. Un même réalisme de la souffrance du personnage principal, et un naturalisme sous une chape de soleil, au milieu de ruines, dans des champs qui s’étendent à perte de vue. Le film se termine sur Mohamed et sa femme sur la plage ; chez Berg/Büchner, le soldat rendu fou tuera Marie d’un coup de couteau qu’il jettera dans une mare. Il s’y noiera ensuite, sous une lune rouge sang, alors qu’il tente de laver les traces (et le souvenir ?) de son crime.

J’apprends, par cet article du Monde, qu’au Maroc, un petit groupe de passionnés exhume l’œuvre d’Ahmed Bouanani. Le travail de cet artiste méconnu offre, selon eux, un apport précieux à une mémoire collective en construction.

« L’intérêt pour le passé et la transmission inondent le travail de Bouanani. Déjà, en 1991, un journaliste marocain le qualifiait de « mémorialiste d’un cinéma sans mémoire ». Un de ses courts-métrages, Mémoire 14 (1971), est un montage d’images tirées des archives coloniales. Le réalisateur enrichit ces documents par un texte et des scènes plus humaines des Marocains, principaux absents des bandes françaises, recréant le hors-champ de la mémoire visuelle coloniale.

Mais l’œuvre d’Ahmed Bouanani n’a pas que cette dimension politique. Elle est aussi littéraire, jalonnée par ce souci d’une mémoire vive contre la folie. Lire Bouanani c’est « être le témoin continuel de la convocation de la mémoire », écrit Omar Berrada (éditeur de La Septième Porte, ou une histoire du cinéma au Maroc de 1907 à 1986, sur lequel Bouanani a bûché des années durant.) « Il avait compris l’importance de l’accumulation et de la transmission dans la production intellectuelle et artistique », remarque Ali Essafi (formateur à l’école de cinéma de Marrakech ESAV), qui prépare un documentaire sur l’artiste disparu et participe aussi à l’édition de La Septième Porte. « Ce pays a la mémoire malade » est une phrase qui revient, comme une litanie, dans l’ouvrage. Ali Essafi y voit une preuve de l’intérêt toujours actuel du travail de Bouanani. « Il s’était lancé dans ce travail en constatant un manque et depuis, le manque n’a pas été comblé, dit-il. Nous attendons toujours une histoire du cinéma marocain ». C’est en sillonnant le Maroc durant les années 1970 pour son travail que Bouanani a découvert à quel point la mémoire marocaine a été entamée, attaquée, bousculée.

Dans ma classe d’espagnol, deux jeunes filles marocaines révélaient récemment qu’elles ne lisaient pas. Non pas qu’elles ne pouvaient pas lire, mais qu’elles ne voyaient pas d’intérêt à lire. Je me suis abstenu d’essayer de les convaincre que Mohamed Choukri (pour ne citer que lui) fait partie de leur Maroc et qu’à ce titre, cette mémoire et cette culture sont les leurs. « Ce pays a la mémoire malade »…

Peut-être est-ce pour cela que Mémoire 14 s’ouvre et se ferme sur ces mots de l’auteur :

« Heureux celui dont la mémoire repose en paix »…


En savoir plus :

السراب Assarab (Mirage) 1979

Scénario, dialogues, montage et réalisation : Ahmed BOUANANI
Image : Abdellah BAYAHIA
Décors : Naïma SAOUDI
Son : Yahia BOU ABDESSALAM
Musique : Groupe « Image » France
Chants : Houcine SLAOUI
Production : C.C.M.
1h40 / 35 mm/ N&B

Avec : Mohamed EL HABACHI, Mohamed Saïd AFIFI, Fatima REGRAGUI, Mustapha MOUNIR, Mohamed RZINE, Mohamed IDRISSI, Abdellah AMRANI, Jilali, Eliane NIORTE, Amina SAOUDI et Omar BELFKIH.

1er Festival National, Rabat, 1982

  • Prix du meilleur dialogue
  • Prix du meilleur décor
  • Prix du meilleur rôle masculin (Mohamed HABACHI)
  • Prix de la Presse

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