#Back2Africa 5 Mohammedia-Tanger-Mohammedia

#Back2Africa 2017-2018 ©GILLESDENIZOT

#Back2Africa continue, à la recherche d’un lieu de vie à Tanger… 

#Back2Africa Jour 30 Mohammedia-Tanger
Mardi 19 décembre 2017

Mal dormi, réveillé trop tôt, rendormi, réveillé à nouveau en sursaut et un peu tard. Qu’à cela ne tienne, je ne vais certainement pas rater l’occasion, et le train pour Tanger ! J’arrive finalement à la gare avec 25 minutes d’avance… Le soleil est omniprésent, il est chaud, il me réjouit autant que ce retour dans la belle ville du détroit de Gibraltar.

Je commence à bien connaître les paysages le long du trajet qu’emprunte le train. En route, comme toujours, nous faisons des haltes lors desquelles le personnel de l’ONCF discute tranquillement sur le quai… Et puis nous repartons ; alors je me plonge à nouveau dans mon livre du moment : « Mes voyages avec Hérodote », de Ryszard Kapuściński.

À partir de la page 182, le correspondant de l’Agence de Presse polonaise relate ses souvenirs d’Iran où il couvre les dernières semaines du shah. Entre Téhéran et Chirāz, il écrit : « Dans l’autobus, j’occupe une place près de la fenêtre, mais, comme le paysage est monotone, je sors mon Hérodote et poursuis ma lecture sur les Scythes. » Et moi, je sors mon Kapuściński et poursuis ma lecture car j’y trouve de singuliers points communs, depuis #Off2Africa et Ébène que j’avais emporté dans mon sac de voyage.

À Chirāz, Kapuściński a organisé un trajet en taxi vers Persépolis. Il y part « juste avant l’aube afin de contempler le lever du soleil et les premiers rayons éclairant les ruines royales. » J’ai souvent parlé de ma fascination pour ce moment si particulier de la journée, et de la terreur qui m’étreint toujours au crépuscule.

Après avoir roulé pendant une demi-heure sur une route déserte, Jafar – le chauffeur – s’arrête et sort du coffre de la voiture une bouteille d’eau glacée, « car il fait un froid abominable », écrit Kapuściński, avant de décrire la scène :

« Nous nous comprenons par gestes. Il me montre que je dois me laver le visage. Je m’exécute, puis je m’apprête à m’essuyer, mais il me fait comprendre que non : c’est interdit, un visage mouillé doit être séché par le soleil. Comprenant qu’il s’agit d’un rituel, j’attends patiemment que mon visage sèche. Un lever de soleil sur le désert est toujours un spectacle lumineux, mystique parfois, durant lequel le monde, celui qui nous a quittés la veille pour sombrer dans la nuit, ressurgit subitement. Le ciel revient, la terre revient, les hommes reviennent. Tout se met à exister de nouveau, tout redevient visible : l’oasis toute proche, le puits. À cet instant émouvant, les musulmans tombent à genoux et récitent leur première prière du jour : Salat al-Subh. Mais leur ferveur se communique aux non-croyants, nul ne peut échapper à l’émotion suscitée par le retour du soleil sur la terre. Instant de fraternité œcuménique, unique et sincère ! (…) Le soleil me sèche le visage. Quel est le sens de ce rite ? À l’instar de l’homme, le soleil a besoin d’eau pour vivre. Si, en se réveillant, il voit qu’il peut puiser quelques gouttes sur un visage, il manifestera à l’égard de son propriétaire une plus grande clémence à l’heure où ses rayons seront le plus cruels, à midi notamment. Sa bienveillance se traduira par un cadeau sous forme d’ombre qu’il donnera par l’intermédiaire d’un arbre, d’un toit, d’une grotte… Nul n’ignore ainsi que, sans soleil, ces éléments ne recèlent aucune ombre. Ainsi, tout en nous frappant de ses rayons, le soleil nous fournit un bouclier protecteur. »

Kapuściński suit la trace d’Hérodote tandis que ma curiosité pour Ibn Battûta grandit. De retour dans sa ville natale, je déambule à travers les rues et découvre de nouvelles perspectives ouvrant sur la baie. Au détour d’une chaussée pavée que bordent des édifices abandonnés, un petit café typique m’invite à suspendre mon errance. Les clients réguliers s’y pressent dans la fumée de kif et le vacarme de l’écran de télévision, ils parient et s’apostrophent. Le vieux serveur dépose un verre de thé à la menthe sur ma table et je bois doucement. De temps à autre, je croque dans un morceau de nougat acheté à un marchand ambulant. Puis je me lèche le bout des doigts et poursuit ma lecture. C’est là que je fais la connaissance de Zoubeir. Il se roule calmement un joint à la façon marocaine, en me contant ses souvenirs de Paul Bowles. Je rencontrerai souvent ce genre de merveilleux personnages au cours de mes promenades à Tanger. Qu’importe de savoir si leurs anecdotes sont véridiques, les moments passés à écouter toutes ces histoires d’un autre temps valent bien qu’on s’y attarde.

La ruelle est presque déserte. Une voix de femme s’élève brusquement pour réprimander un jeune gars à la main leste. Il se fait houspiller devant les clients attablés sur les pavés et s’enfuit sans demander son reste. Puis le silence revient et Zoubeir reprend son récit. Car il a beau avoir dépassé la soixantaine, et terminé sa « cigarette », il conserve sa mémoire intacte. Comme Bachir, le bossu d’Au Grand Socco, il distille les détails imagés de ses aventures pour mieux me captiver. Bowles et Mrabet croisent Ibn Battûta. Pendant près de deux heures, le Tanger qui n’est plus reprend vie.

Je garde de cette rencontre un sebsi¹ que Zoubeir m’a offert. Alors qu’il s’était absenté pour me l’acheter dans une échoppe avoisinante, me laissant rêveur, j’observais la marche d’un homme âgé, vêtu avec un soin extrême. Il remontait la rue en pente, sans se hâter. Sa silhouette frêle disparut dans le flou de la nuit et, bientôt, je ne distinguais plus que les contours de sa gandoura.

¹ Pipe marocaine à long tuyau et petit fourneau, utilisée pour fumer le kif.

#Back2Africa Jour 31 Tanger
Mercredi 20 décembre 2017

Déjà un mois que j’ai quitté Paris… J’ai tellement fait l’an dernier en un mois. Cette année, j’ai l’impression de n’avoir rien accompli du tout. Mais je suis tombé amoureux, ce qui est déjà pas mal. Plus exactement, j’ai sauté à pieds joints dans cette nouvelle histoire, ce nouveau chapitre. Et dire que je pensais que tout cela était terminé pour moi… Mais la vie toujours se rappelle à nous par cette étincelle qui soigne le cœur le plus douloureux, qui réchauffe le plus engourdi. Nous avons beau nous barricader, lever des murs et fortifier des cloisons, la vie qui nous torture nous caresse aussi. Alors je décide de prendre cette manne, de jouir du festin, du moment, du lieu. دابا daba, daba

Le barbier s’affaire autour de moi et mes pensées vagabondent. Cette maison que je viens de visiter… serait-ce la bonne ? Vais-je décider de rester à Tanger, de m’y installer ? Je ne raisonne pas activement, je me laisse porter comme le sable du Sahara, celui qui ne s’attache jamais vraiment. Je ne pèse ni le pour ni le contre. « La barbe plus courte sur les côtés, ne touche pas aux cheveux, je les laisse pousser… » Mustafa fait brûler l’alcool sur la vitre du comptoir, il plonge la lame du rasoir dans la flamme bleue. Son geste est concentré, expert, calme. Mon regard se perd dans la contemplation. Je n’ai jamais eu de maison à moi – je sais bien pourquoi – mais cela me pèse désormais. Mon sac, que je ferme si rapidement et que je porte depuis des années, j’ai maintenant besoin de le poser. Tanger me convient. Une ville au passé sulfureux et légendaire, un nom qui fait rêver et écrire. Une ville sur la brèche, entre Europe et Afrique, entre Méditerranée et Atlantique. Marocaine, Espagnole, Française, elle est belle mais forte, elle est élégante mais racée. À Tanger, j’ai 26 ans aussi et toute la vie dans mes mains. Cette ville semble me dire : « Viens chez moi, viens me prendre, je t’attendais depuis si longtemps, tu as rêvé de moi et je te veux aussi. » Comme une femme alanguie qui n’a que trop espéré l’arrivée de l’amant, des effluves de musc émanent encore d’elle et cela m’enivre. Je veux y choir, comme après une longue marche, sur un divan moelleux et vivre le soir, la nuit. Respirer l’air du large, entendre la rumeur de la kasbah, marchander et obtenir de jouir encore d’une portion de vie. Et pourquoi pas la plus belle ? L’Inde est devenue l’épouse flétrie et acariâtre qui, à force de brimades, d’œillades dérisoires et de promesses non tenues a fait s’assécher la source du désir, du besoin. Tu as été belle et je t’ai aimée passionnément. Voile-toi à présent et tombe à terre, mon exil sera ton châtiment.

La brosse de Mustafa passe sur mon visage et me ramène à la réalité. Je sais que je vais prendre cette maison, ou une autre. L’important est que cette décision s’est imposée sans forcer, comme une évidence. Je cherchais un lieu de vie, je l’ai trouvé. Ce ne sera pas cette maison, ce sera certainement mieux. Car il y a toujours mieux sur la route et, comme le sable, il est préférable de flotter au-dessus sans jamais s’y attacher.

#Back2Africa Jour 32 Tanger
Jeudi 21 décembre 2017

Un boui-boui du port de Tanger. Au soleil, mais dans un vent sournois, j’attaque une assiette de poissons. J’ai les doigts graisseux quand le téléphone sonne ; c’est le propriétaire de la maison visitée la veille. J’entends ses atermoiements et je réalise graduellement que ma recherche d’un lieu de vie doit encore se poursuivre. Je tente bien de défendre mon cas mais rien n’y fait, en tout cas pour le moment. Je parviens tout juste à indiquer que je reprendrai contact le lendemain.

Qui sait ? La nuit efface les belles ombres déposées sur les murs de la maison convoitée…

#Back2Africa Jour 33 Tanger
Vendredi 22 décembre 2017

Nouvelle tentative de convaincre le propriétaire… Vraiment, rien n’y fait. Je suis trop ceci et pas assez cela à son goût. Je suis surtout célibataire et vais « certainement organiser des fêtes et boire de l’alcool » dans sa maison, ce qu’il réprouve viscéralement. Le couperet tombe, la communication s’interrompt. Ah ! Les vieilles idées préconçues ont la vie longue… En Inde aussi, nombreuses sont les portes claquées au nez de locataires potentiels, malheureux célibataires, mangeurs de viande, et autres femmes indépendantes… Au moment où je rédige ces notes, la belle maison se languit, toujours inoccupée, à deux pas du vieux Hafa.

Qu’il se la garde, sa maison ! Qu’il s’étouffe sur ses a priori, le proprio ! Je pense avec affection à mon amie Bianca. Il y a longtemps, elle avait tenté de m’apprendre que si une opportunité m’échappe, c’est probablement qu’une autre, meilleure, s’approche…

#Back2Africa Jour 34 Tanger
Samedi 23 décembre 2017

Pour changer, j’ai loué un studio dans la nouvelle médina. Dans cette partie de Tanger, les grands immeubles modernes poussent le long de larges avenues. Mais le naturel n’a pas totalement disparu : au détour d’une rue, il est encore possible de voir la vie simple de tous les jours. Un vaste tas de rondins de bois autour d’un arbre qui résiste, un marchand d’amandes grillées qui converse nonchalamment avec un passant, et tout près de là, Mustafa le barbier.

J’ai travaillé un peu, écrit un peu, et suis passé par le beau cinéma Rif au Grand Socco. Un jour, j’y emmènerai Sandrine et nous nous installerons dans la grande salle pour visionner un film en arabe, sous-titré en français approximatif…

#Back2Africa Jour 35 Tanger
Dimanche 24 décembre 2017

Veille de Noël en pays musulman. J’échappe à la furie des cadeaux de dernière minute, aux décorations lumineuses, au réveillon surprise du Pigallos. En revanche, je profite d’une longue balade sur la plage d’Achakar et d’un coucher de soleil paisible. La route depuis Tanger passe par une forêt si belle. La lumière s’infiltre à travers les arbres tandis que le grand taxi file plus rapidement que je ne le souhaite…

#Back2Africa Jour 36 Tanger
Lundi 25 décembre 2017

J’ai eu beau me restreindre et ne lire qu’un chapitre par jour, mon « Hérodote » de Kapuściński est bientôt terminé. Quelle belle excuse pour une visite à la Librairie des Colonnes, sur le boulevard Pasteur. J’y trouve « Tangier, City of the Dream », de Iain Finlayson, et « Le pain nu », le premier volet des mémoires de Mohamed Choukri. Tout content, je m’installe à la terrasse du Café de Paris avec mon traditionnel nous-nous et je regarde passer les gens jusqu’au soir… Quoiqu’il arrive, je finirai bien par trouver une maison à Tanger. Dans cette maison, il y aura une étagère sur laquelle je déposerai mes livres ; Kapuściński fera connaissance avec Choukri, Ben Jelloun, Kessel et toutes celles et ceux qui ont été inspirés par la cité du rêve.

#Back2Africa Jour 37 Mohammedia
Mardi 26 décembre 2017

Me voici à nouveau sur le chemin de la gare de Tanger-Ville. Il pleut ; il pleut toujours quand je quitte Tanger. Le ciel est gris, le ciel est bas et, comme je ne peux rester, je ne pense qu’à arriver à Mohammedia et me coucher. Cette fois encore, le trajet sera empreint de mélancolie, d’envie de soleil, de contrées lointaines et de solitude…


For those of you who do not read French, the following video will present you with a visual summary of this post. Pour ceux qui souhaitent aussi parcourir ma route en images, voici une courte vidéo (ainsi que des photos plus bas) :

Durant #Back2Africa, j’ai pour habitude de ne choisir qu’une seule photo par jour
et de la partager via mon compte Instagram. Suivez-moi pour les découvrir…

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