La vie secrète du mimosa

#InAfrica 2018 ©GILLESDENIZOT

Il se passe quelque chose d’extraordinaire sur ma terrasse.

Depuis le 15 janvier 2018, j’ai posé mon sac dans une maison en plein cœur de la Kasbah de Tanger (vous lirez cela dans le huitième – et dernier – billet #Back2Africa). S’étirant plus en hauteur qu’en largeur, elle est dotée d’une terrasse sur le toit, ma « pièce » préférée. Je m’y rends tous les jours et par tous les temps : à l’aube pour assister au lever du soleil qui apparait derrière les montagnes, après avoir illuminé Chefchaouen et Tétouan ; l’après-midi pour une sieste sur la banquette ou une lecture sur le transat ; le soir pour l’apéritif avec olives et thé à la menthe ; la nuit pour saluer la lune qui se reflète dans l’eau de la baie. Face à moi, le détroit de Gibraltar et deux continents : l’Europe et l’Afrique, dont les extrémités de terre tendent l’une vers l’autre comme pour résorber les quelques quatorze kilomètres qui les séparent. Par beau temps, la côte espagnole est clairement visible, si proche que certaines nuits, de pauvres êtres humains tentent la traversée.

Récemment, de grands projecteurs installés sur des navires gardes-côtes balayaient la surface de l’eau ; une embarcation fut découverte puis stoppée dans sa course vers la liberté. La tactique des passeurs est d’employer de plus petits bateaux dans l’espoir de déjouer la surveillance, ce qui ajoute encore au danger de la traversée. Les migrants ne sont pas le thème de ce billet, mais chaque fois que je jouis de la vue à couper le souffle depuis la terrasse, je pense à ma chance d’avoir trouvé refuge dans cette maison. Entre le 1er janvier et le 25 mars 2018, pas moins (et certainement plus) de 2’932 migrants ont débarqué en Espagne et 120 sont morts avant de toucher terre (contre 128 pour l’ensemble de 2016, rapporte l’Organisation Internationale pour les Migrations). Le 1er avril, au moins quatre migrants de plus sont venus allonger cette liste macabre ; leurs corps ont été récupérés dans les eaux du détroit de Gibraltar. Selon l’unique survivant secouru, 12 personnes étaient à bord au départ de Tanger ce dimanche matin. L’embarcation de fortune a perdu des occupants au fil de la traversée. Lorsqu’elle s’est retournée, ils n’étaient plus que trois, dont un seul a pu en réchapper. Le scénario est devenu malheureusement bien connu : dans cette zone, les récifs sont partout et les vents puissants, de force 7 le 1er avril à la mi-journée.

#InAfrica 2018 ©GILLESDENIZOT
#InAfrica Tanger 2018 ©GILLESDENIZOT

Un jour, un fonctionnaire d’un conservatoire en Ecosse m’avait certifié : « On ne peut pas sauver tout le monde ». Soit. Mais on peut essayer. Dès mon arrivée dans la maison de la Kasbah, j’ai entrepris de sauver une plante : un Acacia dealbata, plus connu sous le nom de mimosa. Lorsque j’avais visité les lieux, le 7 janvier, ce dernier était placé dans un coin de la petite terrasse (en réalité, il y a deux terrasses sur le toit, une petite et une grande…) Isolé dans son pot de terre cuite, il était décharné et rabougri. Une semaine plus tard, je l’ai déplacé sur la grande terrasse pour l’installer juste à côté du mimosa de mon voisin. Cette plante est magnifique, touffue et en pleine santé ; j’ai pensé que les deux mimosas pourraient certainement bien s’entendre et que le mien bénéficierait de la proximité de son grand frère. « Loin d’être figés dans leur monde végétal, les arbres ont en fait une vie bien plus riche qu’il n’y paraît. » C’est la thèse défendue par un ingénieur forestier allemand, Peter Wohlleben dont le livre, « La vie secrète des arbres » (Éditions Les Arènes) est devenu un succès planétaire, traduit en 32 langues. Muriel m’en avait parlé alors que nous faisions de la voile sur le Lac Léman… Mon idée n’était donc pas innocente, elle était aussi directement inspirée par le documentaire « L’intelligence des arbres », que j’avais vu quelques mois plus tôt à Paris :

La vidéo ci-dessus, à partir de 1:18, nous indique que « l’amitié entre les arbres existe », que ceux-ci peuvent « tisser des liens », qu’ils « prennent soin les uns des autres », qu’ils « ne sont pas en concurrence » s’ils appartiennent à une même espèce, que l’entraide est « quasi inconditionnelle » et qu’un arbre attaqué par un ravageur « ne manquerait pas d’alerter ses camarades ». C’est notamment grâce à leurs racines que les arbres s’entraident. Mais voilà, mon mimosa n’est pas planté en pleine terre. Son pot est juste placé au plus près de celui de mon voisin. Puisque les « arbres ne supportent pas la solitude », ce simple geste permettrait-il de redonner vie au chétif mimosa…?

L’amitié existe-t-elle entre les arbres ? Dr. Suzanne Simard, Professeur d’écologie forestière à l’Université de Colombie-Britannique (Vancouver) répond que la science utilise le terme interaction. Lorsque celle-ci est bénéfique, alors le terme de facilitation est évoqué. Les arbres sont tous solidaires, ils ont conscience de leur environnement :

Et sur la terrasse de Tanger, face au détroit ? Depuis quelques mois, en effet, une amitié solidaire et bénéfique semble se développer entre les deux mimosas :

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Vous êtes curieux d’en savoir plus ? Alors que la constitution suisse comprend déjà un droit des végétaux, le reportage d’Envoyé spécial du 26 octobre 2017 enquête sur le secret des arbres, des forêts de hêtres millénaires d’Allemagne jusqu’aux centres de thérapie forestière du Japon, en passant par les laboratoires de l’INRA qui étudient la sensibilité végétale. C’est tout bonnement fascinant !

Toujours au rayon livres, la Grande Librairie recevait pour la première fois Peter Wohlleben et tout récemment, Télérama nous parlait de la vie secrète des arbres sous terre, et de lecture par-dessus l’épaule avec Wohlleben, Le Clézio, Timothée de Fombelle, et Christian Oster. Tant d’ouvrages sur le sujet, imprimés sur du papier… Les arbres sont décidément bien généreux !

Mimosa, quel joli nom… C’est aussi le titre du second long métrage d’Olivier Laxe et Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes en 2016. « Mimosas, la voie de l’Atlas » est décliné comme les trois phases de la prière musulmane, ruku (inclinaison), qiyam (le redressement du corps) et sajdah (la prosternation). Le réalisateur espagnol, qui vit au Maroc, explique le choix du titre :

Cet entre-deux-mondes avec les taxis était initialement un café avec de faux guides touristiques, des dealers et des petits voyous de Tanger, qui a pour nom Las Mimosas. Pour des questions de production, on n’a pas pu y tourner, mais le nom est quand même resté. Puis l’idée d’avoir un titre qui en apparence n’a pas de sens nous a plu, quand aujourd’hui tout doit avoir du sens.

Sauver une plante malade simplement en la rapprochant d’une plante saine, réunir les hommes, les cultures et les continents, ça n’a pas de sens, et puis cela prend du temps (et de la foi ?). Mais un jour de printemps à Tanger, en marchant vers le Café Hafa, la senteur merveilleusement suave d’un grand mimosa vous enveloppera soudainement, et vous donnera raison.
#InAfrica 2018 ©GILLESDENIZOT
#InAfrica Tanger 2018 ©GILLESDENIZOT

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