Wadah Wedoh Echams, l’identité coup de poing

#InAfrica Wadah Wedoh Echams ©GILLESDENIZOT 2018

Gros coup de poing en pleine gueule hier soir à Tanger. La bonne société venait de distiller concepts grandioses et citations fines sur le thème de l’identité dans un salon de l’ancien Palais Moulay Hafid (actuellement Palais des institutions italiennes). Je n’avais pas attendu la fin de la session (au Maroc, la partie dévolue aux questions du public se transforme souvent en un cours magistral par quelque expert embusqué derrière un savoir à rallonge et des velléités d’invasion de la tribune). J’étais donc sorti prendre l’air et faire un tour du jardin intérieur ainsi que des stands de libraires et éditeurs présents au 22e salon « Printemps du Livre et des Arts de Tanger ». Par chance, je n’avais que 200 dirhams dans ma poche et j’ai ainsi évité de dépenser l’argent de mon prochain loyer dans davantage de livres. Car, ces temps, je dévore comme un ogre toute lecture qui me tombe sous la main.

J’optais pour une errance sans boussole à travers le quartier central de Hasnouna, selon ma bonne habitude. Si la route descend, j’arriverai à la mer ; droit devant, je retrouverai forcément la Kasbah. Je suis passé à travers des rues inconnues, j’ai pris quantité de photos de murs décrépis, de plantes surgies de failles, de graffitis plurilingues (car Tanger est belle et bien d’identités multiples, c’est à mon sens ce qui en fait son charme premier). Nous étions Jom3a, le vendredi aux odeurs de couscous, le jour de prière qui voit davantage d’hommes en gandouras dans les rues. J’ai donc aussi volé quelques clichés d’habitants se déchaussant à l’abord des mosquées. Et puis, toujours aimanté, mes pas m’ont ramené à la rue de la Kasbah. Comme je rêvais et espérais sentir encore le merveilleux parfum des orangers, il me fut inévitablement proposé un tour du quartier par quelques-uns des guides habituels. « Holà, la Kasbah por aquì » (au moins, ils m’abordent en espagnol) à quoi je suis maintenant à même de répondre en arabe marocain « 3araf, ana Tanjawi » (je sais, je suis Tangérois). Et voilà que notre amie l’identité refait son apparition : si l’on me parle en espagnol, c’est je dois avoir l’air espagnol ; suis-je Tangérois parce que j’y habite, parce que j’en étudie le dialecte ? J’ai déjà oublié les bons mots qui avaient émaillé la table ronde et qui auraient été bienvenus dans ce billet. On peut lire ceci pour se consoler, s’inspirer.

Prenons le temps d’un qehwa et de goûter au livre « Socco, une promenade dans la vieille ville de Tanger » que m’a offert mon voisin, l’écrivain Philippe Guiguet Bologne. Puis se remettre en route, hésiter à prendre part au vernissage de l’exposition de photographies « Mon Maroc, My India » de Jaimal Odedra à la Légation Américaine (des fois qu’il se trouverait un aréopage de « diplomatiques officiels »), y renoncer et préférer se rendre au Théâtre Darna dans le quartier de Foundaq Chejra. Je sais très bien où il se trouve, je n’ai même pas besoin de consulter le plan. J’avais repéré l’enseigne dans cette rue qui remonte de la plage en passant par le souk de poissons. Il y a aussi un marchand de café, ouvert quand mon échoppe habituelle est fermée et, à deux pas, mon boui-boui de prédilection pour l’assiette de pois chiches au déjeuner ou le bol de baisara bien chaude après les cours de darija, le soir. « 3araf, ana Tanjawi »…

Au Darna, j’ai fait des rencontres. Et je me suis pris un gros coup de poing en pleine gueule, puis dans le ventre. « Vous préférez la crasse du Foundaq et l’odeur du poisson » dit Hicham, le moqadem de Jmaa. Premier contact entre l’administration et le citoyen, ce fonctionnaire subalterne du ministère de l’intérieur est tenu informé de tout ce qui se passe grâce à un réseau d’informateurs incroyablement bien fourni : les voisins, les gardiens de voitures, le cireur du quartier, les coiffeurs ou encore les garçons de café. Souriez, vous êtes observés. D’ailleurs, vous avez l’air espagnol. Et vous en avez du courage de venir assister à une pièce écrite en darija, jouée par « des enfants défavorisés de la ville ».

Eh bien ! Figurez-vous que non ! Il n’est pas nécessaire de parler couramment l’arabe marocain pour saisir ce que chuchotent ou crient les acteurs rassemblés autour du comédien, metteur en scène et auteur Éric Valentin. Quand je dis rassemblés autour, c’est parce que c’est effectivement le cas : même durant la représentation, certains jeunes sortent de scène et reviennent vers celui qui est à l’origine, aux côtés d’Abdelghani Bouzian, de la création de la compagnie Dakirat al Mostakbal – Mémoires d’Avenir.

Éric Valentin suit l’action, il sourit, il rit, il connait les écueils du texte, il sait déjà la complexité de la partition qu’il a composée et qui se joue devant nous, dans une sorte de cirque de la misère. Le public est de part et d’autre, en miroir, de ce qui représente un café de quartier. Les comédiens se régalent au milieu des spectateurs, ils suivent leur histoire avec attention, et puis tout d’un coup, ils se lèvent et lancent leur réplique ou se jettent sur le plateau.

Wadah Wedoh Echams est un moment de vie de Nizar, jeune Tangérois sans perspectives d’avenir, comme 25 000 mineurs sans abri dans le Royaume, selon un article du Monde Afrique publié le même jour. Damir, le double de Nizar, représente sa pensée. Son texte est phénoménal : puisque Nizar est soumis, Damir se révolte et pense tout haut ce que l’autre n’ose dire. Cela nous donne une partition musicale et sonore contre laquelle il est impossible de se prémunir. Que vous parliez l’arabe ou non, vous sentirez les répercussions du coup de poing dans le ventre. Vous ne comprenez pas les blagues à double sens ? Peu importe ! Ce qui se passe là devant vous, it’s the real deal! Si je devais un jour reprendre le chemin de l’enseignement, du travail avec des jeunes, alors ce serait pour une aventure telle que celle qui a pu produire Wadah Wedoh Echams

« Comment les enfants réagissent-ils au fait de faire du théâtre ? » demande Franck Delorieux pour l’Humanité.

Éric Valentin répond : « Ils recherchent en premier le travail d’atelier, pas la représentation. Au début, je croyais qu’ils cherchaient la reconnaissance puisqu’on leur crache dessus dans la rue et qu’ici on les applaudit. Mais, en fait, le travail régulier les centre, les calme. Nous accompagnons leur développement physique ou psychologique. Ils viennent pour se connaître, chercher ce qu’ils sont, un miroir. »

F.D. « Revois-tu les enfants avec lesquels tu as travaillé depuis cinq ans ? »
É.V. (Il montre une photographie d’un spectacle accrochée au mur.) « C’est le premier spectacle qu’on a monté. Il y en a un qui est mort, un qui est fou, un qui est en prison, deux qui ont disparu, un qui est en attente de procès, un autre qui a dû passer en Espagne et deux autres que je vois zoner dans la rue. À l’association, on pense qu’un gamin sur dix s’en sort. »

« Vas-y, viens ! Viens, allez. J’ai pas peur… Je suis transparent, moi… Regarde-moi… Pur ! Limpide ! WadahbhalwedouhEchams! Allez, viens devant moi ! Dindimek… C’est moi… Regardez, c’est moi. C’est Nizar… Je te jure, par l’œil de Dieu, regarde, c’est moi. C’est Nizar. (Les bras au ciel.) Mon Dieu, c’est moi ! »

Au Théâtre Darna (« Notre maison » en darija), Nizar capte toute la lumière sur scène, alors qu’il clame et vous balance à la gueule son humanité, son identité…


En savoir plus :

Wadah Wedoh Echams 2018

Texte et mise en scène : Éric Valentin
Avec notamment : Rédouan Akkalay, Tarek Bakkali, Abdelghani Bouzian, Nabil Dourgal, Fouad Sabban

Vendredi 20 et samedi 21 avril 2018 à 19h30 dans le cadre du Printemps des Livres et des Arts de Tanger, en entrée libre, au Théâtre Darna

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