بعد be3d, be3d…

©GILLESDENIZOT Dernier lever de soleil à Tanger, 15 juin 2018

«Voy a bajar después a Merkala a dar un paseo. ¿Te apuntas?» ¹

Ana s’élança en direction du port, à travers Dar Baroud, afin de rejoindre la large esplanade en contrebas de l’Hôtel Continental. Hiya n’était pas encore arrivée. Ana s’assit sur un des blocs blancs en bordure de la chaussée et là, pensa au chemin parcouru.

Il se voit dévaler la pente, le visage tendu vers sa destination. Il ne remarque presque pas le bakkal ² où il achète le savon beldi ³, il n’entend presque pas le marchand qui le hèle, assis à côté du gros tenancier du hammam Franco. Il les dépasse, les laisse derrière lui. Le jour de jeûne se termine, la ruelle moribonde reprend vie dans l’anticipation du ftour .

À un croisement, Ana tourne machinalement la tête du côté gauche. Du coin de l’œil, il aperçoit une silhouette en survêtement gris. En une fraction de seconde, le film des derniers mois se déroule à une vitesse vertigineuse : Howa ! Howa ? Était-ce Howa ? Il est déjà trop tard pour s’arrêter, pour revenir sur ses pas. Finalement, il voudra en avoir le cœur net et regardera furtivement mais la vision aura disparu.

Le labyrinthe de la vieille médina n’a désormais plus de secret pour lui. Il en a découvert les raccourcis, il voit au-delà de l’image de carte postale. Il goûte encore au moment présent mais il sait que le paysage a changé. La page allait se tourner ; comme toujours, c’est le chapitre suivant qui l’intéresse. Il a aimé, lutté, rêvé. Il a chiné des bouts de vie. Quelquefois, il s’est engagé avec enthousiasme sur des chemins, mais sans savoir pourquoi. Maintenant, assis au bord de la route, il comprend.

Il avait décidé d’étudier l’espagnol qu’il parlait « à la sauce italienne », comme égaré dans un tournage d’Almodovar. En poussant la porte de l’Institut Cervantes, il avait été happé par une bulle de liberté et s’y était senti comme chez lui. Il y avait de la joie, des étudiants plongés dans des dictionnaires, des rêves qui se concrétisaient leçon après leçon. Il y avait surtout une bibliothèque et une montagne de livres qu’il allait escalader avec voracité. Tout allait changer ; c’était comme s’il avait ouvert une fenêtre et que le vent en avait profité pour s’engouffrer.

Il parait que l’on devient Tangérois quand on a senti El-Chergui sur son visage. Venu de l’est, il rase tout sur son passage. Il hurle comme une bête meurtrie, frappe avec violence les maisons et les habitants, s’engouffre dans les ruelles de la kasbah et en soulève la crasse. Pendant quelques jours, Tanger se pelotonne, se recroqueville, se replie sur elle-même. Les communications entre les deux rives du détroit s’interrompent. Les navires sont cloués au port et le service de traversée est suspendu sine die. Dies irae, dies illæ. La ville semble craquer de tous côtés, El-Chergui la terrasse… Et puis, le vent se lasse, lève le siège et se détourne des lieux qu’il hantait. Il reviendra, c’est certain.

Assis au bord de la route, Ana réalise soudain qu’il apprend l’arabe et l’espagnol pour se re-structurer, se re-construire. Nul ne peut intervenir dans ce processus, sinon lui-même. Il n’est rien de plus qu’un élève parmi d’autres et n’a rien à prouver, sinon à lui-même. Nul ne peut lui dérober le plaisir de la découverte, de la mémorisation, de l’utilisation des mots dans sa vie quotidienne. Après des mois de silence, apprendre est l’outil qui lui ouvre à nouveau le monde et lui permet de communiquer.

Ana et Hiya cheminent tous deux le long du rivage Merkala. Les maigres mots se perdent, l’émotion les coince entre le plexus et le larynx. Ana ne parvient pas à transmettre exactement son sentiment et cela l’enrage. Alors il se tait mais Hiya a tout compris depuis longtemps. Elle sait déjà qu’Ana ne reviendra pas à Tanger ; lui, pas encore.

دابا daba, daba… Maintenant il s’absorbe dans ses révisions. Jour après jour, il mémorise le contenu de son cahier rouge. En l’ouvrant du côté gauche, l’espagnol se conjugue au présent du subjonctif ; du côté droit, l’arabe révèle les nuances de Tanger : une mezcla franco-espagnole saupoudrée de fosha .

بعد be3d, be3d… Ensuite viendront les examens. Il triera ses affaires pour n’en conserver que le minimum. Il donnera ses livres à la bibliothèque de l’Institut, ses habits à une maison des jeunes du quartier. Ana ne savait pas s’il allait revenir à Tanger…

Ana n’est pas revenu. De l’autre côté du détroit, il y aura d’autres terres à parcourir et un gaucho pour compagnon de route…

«Pero el viajero que huye
tarde o temprano detiene su andar…»

©GILLESDENIZOT Dernier lever de soleil à Tanger, 15 juin 2018
©GILLESDENIZOT Dernier lever de soleil à Tanger, 15 juin 2018

  1. « Je descends me promener à Merkala plus tard. Tu en es ? », en espagnol;
  2. Épicier tradionnel, en darija, l’arabe dialectal du Maroc;
  3. Savon traditionnel noir, cf. note 2;
  4. Repas du coucher du soleil pendant le mois de Ramadan. En dehors de ce contexte, le terme désigne le petit déjeuner, cf. note 2;
  5. Mélange, en espagnol;
  6. L’arabe littéral;
  7. « Mais le voyageur en fuite, tôt ou tard, il s’arrête de marcher… », en espagnol, extrait du tango Volver, paroles d’Alfredo Lepera, musique de Carlos Gardel.

1 commentaire

  1. Hiya había adivinado que Ana vivía al ralentí, que un día pondría el pie en el acelerador y continuaría su viaje. Lo que Hiya no le contó en Merkala fue que ella estaba haciendo su propio viaje y que sus ojos, siempre llenos de alegría y de asombro, la ayudaron a orientarse en el camino. Y por eso le estaba profundamente agradecida. Que los dos encuentren un día su Ítaca particular.

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