#Off2Sudamérica 2018-2019 © GILLESDENIZOT
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#Off2Sudamérica Medellín – Raconter la douleur de l’absence

Je me souviens que l’avion parti de Madrid atterrit de nuit à Medellín ; j’avais posé le pied pour la première fois en Amérique du Sud.

Je me souviens que l’avion parti de Madrid atterrit de nuit à Medellín ; j’avais posé le pied pour la première fois en Amérique du Sud.

Quand j’évoque la Colombie, les réactions initiales sont souvent basées sur une méconnaissance du pays d’une part et sur la série Narcos d’autre part. La dangerosité supposée de la destination est l’argument le plus fréquemment avancé. Comme dans tout voyage, il faut respecter des règles élémentaires et à Medellín aussi, la prudence est de mise. No dar papaya, comme dit l’expression, signifie tout simplement de ne pas attirer l’attention sinon, A dar papaya papaya partida… Mon expérience diffère largement de l’idée qu’on se fait de la Colombie et il suffira de raconter que dans le métro immaculé de Medellín, les hommes se lèvent et cèdent leur place quand une femme entre dans la rame. Sur France Inter ce matin, Christophe André disait des bienveilleurs que « c’est grâce à eux que nos sociétés, que tous les groupes humains sont vivables et agréables. »

Medellín, 3,3 millions d’habitants (et accessoirement, capitale nationale du… tango), a obtenu en 2013 le titre de Capitale mondiale de l’innovation, saluant le dynamisme de la cité et ses avancées en terme d’intégration sociale et d’éducation, d’écologie, de technologie, d’architecture et de culture. Pourtant, dans les années 1990, la Colombie (la démocratie la plus ancienne d’Amérique latine) était le pays comptant le plus d’assassinats au monde. Alors comment ont fait ses habitants pour passer de la guerre à la paix, de la violence à la réconciliation ?

#Off2Sudamérica 2018-2019 © GILLESDENIZOT
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Le Museo Casa de la Memoria à Medellín nous expose son manifeste « La mémoire, un pont vers le futur » :

« Nous appelons mémoire la faculté de se souvenir du passé, des traces et des significations laissées en nous par ce que nous avons vécu ; elle change et est associée aux représentations que nous avons de nous-mêmes et de notre société. De la même manière, nous pourrions appeler mémoire ce qui nous permet d’imaginer et de construire l’avenir que nous désirons. (…) Dans la mesure où nous pouvons utiliser le passé comme ressource pour la vie, nous pouvons transformer ce qui s’est passé et nos réalités en une nouvelle histoire, en nous libérant de la résignation et de l’immobilisme des événements historiques pour rendre possible une réalité autre que la guerre, la mort et la violence. La mémoire est capable de générer des actions transformatrices, de donner vie à l’avenir et de garder vivant le souvenir du passé. »

Cela m’a rappelé l’art du kintsugi, dont je parlais dans mon billet #Off2Africa Jour 87 Bamako Mali. Au Japon, les céramiques brisées sont réparées selon la technique ancestrale en utilisant une laque mêlée d’or qui redonne vie et valeur. En Afrique, la réparation d’un objet est une victoire sur soi-même et sur l’ensemble d’un groupe (Salia Malé, ethnologue et conservateur des collections du Musée national du Mali). En Amérique du Sud, j’ai été particulièrement sensible au travail de mémoire et de réparation (éventuelle) des atrocités commises, qu’il s’agisse de la colonisation, de la guerre civile, ou de la dictature.

Partout où j’irai, je visiterai des lieux de mémoire : outre le Museo Casa de la Memoria en Colombie, j’ai également vu le Centro de Memoria, Paz, y Reconciliación à Bogotá, le Museo de la Memoria y los Derechos Humanos à Santiago du Chili, et l’Espacio Memoria y Derechos Humanos (ex ESMA) à Buenos Aires, Argentine. À chaque fois, une expérience bouleversante, avec toutefois des différences subtiles dans la présentation des faits. J’aurai l’occasion d’en parler ultérieurement.

En Colombie, plus de 80 % des victimes du conflit sont des civils. On parle de plus de 260 000 morts, 60 000 disparus et près de 7,5 millions de déplacés suite aux massacres perpétrés à 60 % pas les groupes paramilitaires. Il faut se souvenir que les accord de paix avec la guérilla des FARC n’ont été signés qu’à fin 2016, après plus de 50 ans de conflit. Suite à l’adoption d’une loi d’amnistie, environ 6 000 guérilleros rejoignent les « zones transitoires de normalisation », remettent leurs armes au personnel de l’ONU et préparent leur retour à la vie civile. Comment des quartiers tels que la Comuna 13 à Medellín peuvent absorber la douleur de l’absence des victimes et la présence des responsables amnistiés ? (Et dans un billet à venir, comment vivre dans le présent en Argentine, où le président actuel a fait bénéficier d’une détention à domicile à 53 % des tortionnaires de la dictature militaire de 1976 à 1983 ?, ce dont le peuple ferait bien de se souvenir en cette année d’élections…)

Au début des années 2000, alors que la Comuna 13 est un des endroits les plus dangereux au monde, des artistes du quartier s’unissent pour promouvoir le hip hop et le graffiti comme alternative à la violence. La guérison passe par l’éducation et la Casa Kolacho (du nom d’un des artistes assassiné en 2009, Héctor Pacheco Kolacho) continue son remarquable travail de transformation sociale auprès de et avec la population. Le 29 mai 2002, lors de l’opération Mariscal, ce sont les habitants qui sortirent dans la rue avec des drapeaux blancs pour faire cesser la tuerie. Les 16 et 17 octobre 2002, au cours de l’opération Orion, 3 000 hommes donnent l’assaut, causant dizaines de mort et centaines de disparus. La prise de conscience et le début d’une résistance communautaire font que les habitants eux-mêmes effectuent un travail de réconciliation et apprennent à vivre ensemble.

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Contrairement à d’autres musées de la mémoire dans le monde, soucieux de trouver des moyens de guérir les relations d’un pays avec son passé de guerre ou de dictature, le Museo Casa de la Memoria traite de la mémoire d’un conflit encore vivant, du souvenir d’un présent conflictuel, enraciné dans le passé tendu d’un pays, qui se doit d’être différent et porteur d’espoir pour le futur, pour qu’ensemble, les Colombiens puissent construire la culture du respect et de la valeur de la vie.

Le Museo Casa de la Memoria nous invite à reconstruire des histoires collectives à partir du pouvoir des récits, des vies et des souvenirs humains entrelacés. La partie intitulée ABSENCES – Raconter la douleur m’a particulièrement ému. Cette exposition met en scène l’histoire de la violence à Medellín avec un tissu de versions racontées de différentes voix : celles des victimes, qui ont subi une ou plusieurs de ces formes de violence ; celles des auteurs, qui parlent par leurs actions ; celles des témoins passifs mais non indifférents, qui racontent à la troisième personne ; celles des acteurs sociaux et politiques qui ont fait que les événements sont passés d’un côté ou de l’autre. Avec des histoires, des photographies, des documents, des objets, des audiovisuels et des textes de mémoire, cette exposition vise à stimuler le rôle et la position de la société dans le conflit. Elle cherche à contribuer à surmonter l’indifférence et l’ignorance des actes de violence et de douleur, pour la compréhension, la transformation culturelle et le respect de la vie vers un horizon de paix.

Off2Sudamérica Medellín – Raconter la douleur de l’absence © GILLESDENIZOT 2018-2019

« Le conflit a brisé des millions de vies et très souvent nous oublions les petits détails, les rites quotidiens qui ne peuvent plus être, la nostalgie pour le goût des mangues, la caresse de la brise matinale, les voix des enfants, l’odeur de la maison habitée, la sérénité d’une famille complète et en sécurité. Comprendre ces pertes nous permet d’évaluer l’étendue des dégâts, de deviner l’univers immense de souffrances, de regrets et d’amours perdus qui s’entremêlent dans la projection du passé, dans la solitude du présent et le défi de construire l’avenir. »

Mon compagnon de route disait souvent que « le présent est la seule chose qui nous appartient » ; #Off2Sudamérica appartient désormais au passé. Et pourtant, la nostalgie des rites quotidiens qui ne peuvent plus être participe à la douleur de l’absence et à la solitude du présent.

Je l’évoquais à Bamako : « C’est en considérant ce qui semble obsolète que nous pouvons donner une nouvelle raison d’être aux objets, à soi-même. Transfigurer ce qui nous arrive, pour paraphraser mon père, se transformer et continuer. La réparation peut prendre du temps, voire même 98 jours de voyage à travers l’Afrique de l’Ouest… »

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