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Silence NC10

Journal nocturne - Un matin, avec notre sac sur le dos, nous avons posé le pied à Buenos Aires...

Journal nocturne – Un matin, avec notre sac sur le dos, nous avons posé le pied à Buenos Aires…

et dont la page se tourne la nuit.

qui s’écrit le jour

Un journal de l’éloignement


Finalement, j’ai ouvert mon sac à dos et disposé son contenu sur le lit. Chacun des effets me racontait une histoire : le morceau d’ambre que tu avais acheté au Maroc, le hamac et le sac de couchage qui renferment encore ton odeur, le livre « The Yage Letters » de Burroughs et Ginsberg que je t’avais offert mais dont tu n’as pas voulu (j’ai oublié de le laisser quelque part en Amérique du Sud ; j’en ferai don à la bibliothèque de l’Institut Cervantes de Tanger), des souvenirs, des bouts de papier, des notes griffonnées au gré des haltes. En neuf mois, ce que j’ai conservé dans mon sac est forcément précieux puisque le reste de mes affaires a été inexorablement éliminé en route ou entreposé à Buenos Aires, ce qui revient au même.

J’ai sélectionné quelques habits et préparé un petit bagage avant de quitter Tanger, à l’aube. Il pleuvait toujours après une nuit courte de deux heures. Le temps de jeter le sac à ordures en chemin (exercice pratique de lâcher-prise) et je sautais dans un taxi, direction l’aéroport Ibn Battûta. Je me suis installé devant le terminal pour goûter au premier mate de la journée. Tu m’avais donné un vieux sac pour transporter tout le nécessaire. Dans la semi-obscurité, mon regard errait sur ce sac fatigué, fendu en certains endroits, et imprégné de l’odeur de la maison de Buenos Aires…

Ma mémoire me proposa des dizaines de souvenirs de voyage, lorsque nous préparions un nouveau trajet en bus et de quoi grignoter en chemin. En fin de parcours, le sac à dos était moins rempli qu’au départ tandis que j’avais pris du poids. La nourriture latino-américaine ne convenait pas à mon organisme et la surcharge pondérale accumulée m’importunait. J’avais souvent mal dans la jambe droite, une sorte d’engourdissement douloureux. Quant à toi, tu souffrais de douleurs dans le bas du dos. Un voyage de neuf mois à travers treize pays, neuf mois de vie à deux, tous les jours, laisse forcément des traces, physiques et symboliques. Nous avions tous deux accumulé de la fatigue, du poids et des douleurs. Je répétais souvent que le moment était venu de nous reposer, de reprendre des forces, mais les maux physiques révélaient peut-être le trop-plein d’émotions et – qui sait ? – d’autres maux plus sournois.

Porter son sac sur le dos, c’est le lot des routards. Il faut de la force, il faut bien répartir le poids, ajuster les sangles, développer une technique pour ne pas se faire mal en le soulevant de terre et en le faisant pivoter pour terminer sur ses épaules. Porter cette charge n’est pas si différente de la force qu’il faut engager dans une relation amoureuse. Tu as souvent supervisé l’organisation interne de mon sac à dos, plus d’expérience que moi dans le domaine… Balayer du regard les affaires à empaqueter, leur attribuer un recoin, les équilibrer, agencer le tout pour faciliter le port du sac ensuite. C’était ton rôle, j’en avais d’autres, tout aussi importants et que j’étais probablement le mieux à même de gérer. Le partage des tâches facilitait l’organisation, les responsabilités que chacun de nous choisissait d’assumer tranquillisait l’esprit avant de prendre la route. Nous avions développé une routine efficace.

L’envie de la prochaine étape produisait la force nécessaire pour avancer. Nous pouvions être fatigués mais nous savions qu’il serait possible de nous poser pour reprendre notre souffle avant de poursuivre. À quelques reprises, par envie ou par nécessité, nous avons fait des haltes plus longues que prévues mais nous gardions bien le cap fixé. En maintenant le rythme et en se rapprochant jour après jour, finalement, nous y sommes parvenus. Un matin, avec notre sac sur le dos, nous avons posé le pied à Buenos Aires.

Et si tu avais appliqué exactement le même procédé à notre relation ? Petit à petit, jour après jour, toujours devant, quelquefois assis pour se reposer avant de repartir, à deux, se soutenant mutuellement, chacun assumant la part qui lui revient et qu’il est le plus apte à gérer. S’appuyer sur son partenaire et atteindre le but fixé, à deux.

Il faut croire que tu as perdu beaucoup de ton amour pour moi en route ; il faut croire que tu as accumulé suffisamment de souffrance pour la ressentir jusque dans le bas du dos et, finalement, pour te retrouver vide d’envie, de motivation, de force, de confiance en moi, ton partenaire. Et tu t’es débarrassé du fardeau, comme j’ai jeté le sac d’ordures ce matin à Tanger.

Pendant ce temps, en chemin, j’accumulais des galets d’amour de tailles différentes, des petits souvenirs légers et joyeux, et surtout, je choisissais de ne conserver que le meilleur. Mon amour pour toi ne me pesait pas, mon sac à dos non plus. J’aurais pu encore tout porter à bout de bras, aussi longtemps que nécessaire, par loyauté envers toi, mon engagement et notre relation. Lorsque tu m’as laissé sur le bord de la route, je n’ai plus été capable de manger et je me suis mis à jeûner deux fois par semaine, la faim coupée par le mate et le chagrin, avec l’écriture comme refuge, sans relâche. Mon ventre a dégonflé jusqu’à révéler à nouveau les obliques et les abdominaux, mon corps ne me fait plus mal, ma jambe droite n’est plus endormie et j’ai réduit la ceinture de mon pantalon de deux trous.

Ah, si je pouvais délester mon cœur aussi facilement…

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