Silence © GILLESDENIZOT 2019
histoires silence

Silence NC17

Journal nocturne - Tout mon corps oscille, je connais cette sensation chaloupée qu’on nomme le mal de terre. Comme avec toi, j’aurais tant voulu naviguer encore et ne jamais arriver…

Journal nocturne – Tout mon corps oscille, je connais cette sensation chaloupée qu’on nomme le mal de terre. Comme avec toi, j’aurais tant voulu naviguer encore et ne jamais arriver…

et dont la page se tourne la nuit.

qui s’écrit le jour

Un journal de l’éloignement


Suis-je en train de rêver ? Depuis ma cabine, j’entends les vagues claquer contre la coque, j’ai l’impression d’être sous l’eau. Le voilier tangue tant que je suis projeté contre la paroi droite de ma couchette et je n’arrive pas à me maintenir allongé. J’ouvre les yeux mais je ne distingue rien à travers le hublot ; il fait encore nuit noire. Où suis-je ? Est-on en train de couler ? Je suis pris d’une nausée épouvantable. En titubant, je me lève et enfile mes bottes. Il n’est pas encore quatre heures et demie…

Stéphane est assis au poste de contrôle, face à l’écran. Il se débat dans un couloir de navigation et faufile notre voilier entre les navires qui remontent face à nous. Il n’a pas dormi et ne nous a pas réveillés pour le soulager. Je sors sur le pont, transi et désorienté. Une pâle lueur dans le lointain m’indique que le ciel est dégagé, je vais en profiter pour admirer le lever du soleil. Mais la mer d’huile de la veille s’est muée en une masse sombre et menaçante dont Pollux tranche les hautes vagues. Il me semble que je vais vomir et je déteste cela. Je résiste aussi longtemps que possible, je me cale dans un des fauteuils avec une couverture et je retombe dans le sommeil. Combien de temps ai-je perdu connaissance ? À nouveau, j’ouvre les yeux pour retrouver nuit noire et nausée. Je fais l’aller-retour entre la cabine et le pont pour aspirer autant d’air que possible. Stéphane, en vieux loup de mer, me conseille de me laisser aller et de me libérer de cette sensation déplaisante. N’y tenant plus, je m’agrippe aux câbles et je vide mon estomac. La bile remonte, me laissant un goût âcre dans la bouche. Je lutte pour rester éveillé et ne pas manquer le lever du soleil. Le ciel se panache de jaunes pâles, de bleus pastels, d’oranges et de violets. La lueur se fait plus intense mais l’attente est longue, près de deux heures durant lesquelles je tombe régulièrement dans un sommeil lourd pour me réveiller en sursaut et courir sur le pont.

Enfin, peu avant 6 heures, un point jaune incandescent sort de l’eau et monte à la verticale ; le spectacle est de toute beauté ! Je peux retourner me coucher, mais cette fois je m’allonge sur un gros coussin qui me maintient relativement stable, sur le sol de ma cabine. Je crois n’avoir jamais aussi bien dormi, même dans les conditions de navigation mouvementée. D’ailleurs, depuis que nous sommes à terre, mon sommeil est redevenu léger…

Vers 9 heures, je retrouve Muriel et Stéphane sur le pont, en plein soleil. Pendant deux heures, la mer et le ciel se confondront dans des bleus intenses. Nous avons dépassé l’île de Wight et voguons à présent en direction de Guernesey. J’ai toujours rêvé de voir cette île pour son lien avec Victor Hugo. Le grand homme, écrivain, personnalité politique et farouche abolitionniste, s’y réfugiera après avoir été expulsé de Jersey (que nous verrons également au loin). Arrivé à Guernesey le 31 octobre 1855, Victor Hugo y passera quatorze années d’exil et y écrira, entre autres chefs-d’œuvre, Les Misérables. Banni de France par un décret du 9 janvier 1852, l’un des plus grands penseurs de notre civilisation ne reviendra au pays que le 5 septembre 1870…

Mon imagination fait des bonds en apercevant un groupe de rochers au milieu desquels, perché sur le plus imposant, s’élance un phare rouge et blanc. Est-il encore habité ? Comment vit-on isolé ainsi, comment se ravitailler, et que voit-on du plus haut de l’édifice ? Je pense au Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas… Stéphane est à la barre, heureux et vigoureux. Il n’a toujours pas dormi mais la mer le vivifie, il semble en absorber toute l’immensité, toute la force.

Nous faisons cap sur Saint-Brieuc, mais il nous reste encore au moins huit heures de navigation avant d’apercevoir la terre. L’eau redevient noire, le ciel gris anthracite, et entre les deux étendues se glisse une bande de ciel bleu, de l’azur qui orne la bannière d’Argentine. Quelques gouttes de pluie nous donnent la bienvenue et peu avant 20 heures, nous confirmons par radio notre arrivée imminente. L’aventure se termine en passant la dernière écluse, trop tôt à mon goût, mais je dois sauter sur le quai et aider à l’amarrage.

Tout mon corps oscille, je connais cette sensation chaloupée qu’on nomme le mal de terre. Comme avec toi, j’aurais tant voulu naviguer encore et ne jamais arriver…

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