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Silence NC22

Journal nocturne – Notre histoire restera donc une nouvelle intense et brève, à la chute aussi vertigineuse qu'abrupte…

Journal nocturne – Notre histoire restera donc une nouvelle intense et brève, à la chute aussi vertigineuse qu’abrupte…

et dont la page se tourne la nuit.

qui s’écrit le jour†

Un journal de l’éloignement


À Colonia del Sacramento, en Uruguay, nous avions parlé longuement à la terrasse de la brasserie artisanale Barbot. Je m’étais amusé à commander la Mumbai IPA, une bière de couleur cuivrée, à l’amertume sèche et intense. J’avais décidé d’initier une discussion qui allait nous emmener sur des terrains potentiellement délicats : esquisser un bilan de notre relation, expliquer ce que nous souhaitions conserver, ce que nous souhaitions modifier, et envisager la suite. Nous arrivions à la fin d’un voyage de neuf mois ; je t’avais confié (peut-être était-ce une erreur ?) que cette aventure pouvait à mon sens prendre deux formes et j’avais employé une image littéraire pour illustrer mon point de vue :

– Soit nous avions écrit une nouvelle, un court récit inscrit dans le temps, avec un début et une fin ;
– Soit nous avions écrit le premier chapitre d’un roman, dont nous n’envisagions pas encore le dénouement.

Les deux options me paraissaient envisageables.

Pourquoi une nouvelle ? Ce format se caractérise par sa densité et sa brièveté, un court roman d’aventures dans lequel évoluent (dans notre cas) deux personnages principaux. L’intrigue est dense, regorge de rebondissements, fait la part belle aux surprises et entretient le lecteur dans une vérité fictive pour le faire basculer, au moment de la chute, dans une réalité différente et inattendue. La nouvelle peut aussi proposer une fin ouverte qui laisse au lecteur le choix d’imaginer une suite non écrite. Tout est dans l’esquisse, l’ellipse et le fugitif.

En 258 jours (du 19 juin 2018 au 3 mars 2019), nous avions décrit des scènes multiples dans des paysages variés et relaté une intrigue palpitante. Nos lecteurs pouvaient légitimement se demander : « Que va-t-il se passer ensuite ? ». A cette question, nous pouvions répondre par : « La suite de notre vie ensemble, en Espagne ».

Pourquoi un roman ? Ce récit est d’une durée plus longue que la nouvelle et l’imagination y joue un rôle-clé. Il peut prendre la coloration de l’épopée, du conte, du merveilleux. Il peut être romantique, populaire, réaliste, libertin, philosophique. Le roman représente un ouvrage d’envergure. Avant de se lancer dans cette entreprise, il faut en évaluer le bien-fondé puisque ce travail peut courir sur plusieurs années, voire toute une vie. Un plan détaillé est nécessaire mais l’autocensure est à éviter car la liberté d’écriture est fondamentale pour trouver son style. Tout est dans la vision d’ensemble, au long terme.

Ces neuf mois de voyages à travers l’Europe et l’Amérique du Sud nous avaient permis de nous connaître et de nous ajuster l’un à l’autre. De ce gigantesque tableau émanait une atmosphère qui nous laissait libres de détailler ensuite à notre guise, d’explorer plus profondément nos idées, de simplifier en atteignant l’essentiel.

Nous avions aussi goûté à la Bière de Mariage, la Ginger Honey et la Butiá quand tu me demandas de définir comment je voyais notre avenir ensemble d’une part, et d’autre part, comment je voyais mon avenir si nous venions à nous séparer (là aussi, j’aurais pu/dû voir que notre histoire était finie pour toi).

Dans le premier cas, c’était facile : je t’avais dit que tant que nous étions ensemble, peu m’importait notre lieu de vie. Tu représentais mon foyer, mon socle, ma vie, quel que soit le lieu où nous nous trouvions. J’avais dit que Buenos Aires me convenait tout comme d’autres lieux en Amérique du Sud ; en Europe, l’Espagne ou les Pays-Bas pouvaient également fonctionner. « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. » disait Musset.

Dans le second cas, c’était beaucoup plus vague : comme je ne considérais pas un seul instant que notre histoire pouvait se terminer, j’ai balbutié que si j’étais seul, je retournerais probablement à Tanger. C’était davantage une solution de repli dans une ville que je connaissais, où je pouvais vivre, étudier, écrire ; si l’Inde ne m’avait pas inscrit sur la liste noire et interdit de retour, j’aurais probablement indiqué Mumbai, comme la première bière…

Mes réponses t’avaient laissé perplexe. Aussi, tu ajoutas : « Mais que veux-tu faire ? ». Là, en revanche, j’ai été beaucoup plus clair : ce qui m’importait n’était pas mon activité professionnelle mais trouver un lieu de vie et m’y installer avec toi. J’avais besoin de me poser, de lancer des racines dans le sol et ne plus vagabonder. Je t’avais dit qu’en déposant mon sac, j’allais tout naturellement retrouver l’inspiration.

Quelques jours plus tard, à Genève, ma sœur me posait presque la même question : « Que veux-tu ? ». J’avais dit : « Trouver une maison et m’y installer ». Elle m’avait fait remarqué que je ne mentionnais pas ton prénom et j’avais répondu que comme nous étions ensemble, je ne concevais pas cette maison sans que tu y vives aussi.

Puis vint le moment de régler nos consommations. Tu m’avouas que tu ne comprenais pas la différence entre mes options « Vie ensemble » et « Vie sans toi ». Il te semblait que je devais avoir le même désir, que l’on poursuive notre relation ou que l’on se sépare. J’étais absolument de l’avis contraire. Il était évident que je n’allais pas vivre seul à Buenos Aires ou en Espagne, du moins pas sans raison professionnelle. Mon projet était de vivre ensemble, comment pouvais-je alors concevoir et te présenter le plan détaillé de ma vie sans toi ?

Dans ton cas, c’était plus simple : tu possèdes la double nationalité argentine / espagnole, tu peux t’installer en Espagne, tu parles la langue, tu peux y travailler, une partie de ta famille s’y trouve déjà, un monde nouveau s’ouvre à toi et de multiples aventures t’y attendent. Je n’avais pas besoin de figurer dans le tableau et tu as eu vite fait de rayer la mention inutile.

Nous avons quitté la terrasse, enfourché nos bicyclettes, et pédalé allègrement sous le clair de lune jusqu’à notre chambre.

Un mois plus tard, j’étais en visite à Tanger (comme je l’avais vu en rêve) quand je reçus deux messages de ta part, l’un à la suite de l’autre. Je venais de rédiger notre dernier blog qui relatait notre périple en Espagne. Tu avais apporté quelques corrections et me signalais que je pouvais le publier.

Puis suivit immédiatement ton email de rupture.

«Hemos cerrado una etapa, la de compañeros de viaje y nos queda la decisión de empezar un nuevo capítulo o no. Yo creo que es ahí donde entra la « neblina », y no porque no estás aquí, sino porque no estoy seguro. No lo estuve cuando lo charlamos en Colonia, ni ahora.»

Je réalise maintenant que, dans ta nouvelle, les deux personnages principaux n’étaient que compagnons de voyage, que tu n’avais pas pris la décision d’écrire un nouveau chapitre, que tu n’étais même pas sûr de vouloir écrire un roman à deux.

Notre histoire restera donc une nouvelle intense et brève, à la chute aussi vertigineuse qu’abrupte…

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