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بعض المرّات ba3ad al-marrat…

#InAfrica Quelquefois belle, quelquefois cruelle, la vie est indubitablement rebelle...

« Tanger… est-ce que ça représente une halte ou une étape ? »


Quelquefois, la vie est espiègle. 

Elle est cette fillette blonde dont le sourire mutin semble avouer : « J’ai trempé mes doigts dans le pot de confiture. »
Elle est cette femme à la peau burinée d’avoir affronté les éléments, une de ces cholas ¹ que l’on voit au coin des rues de La Paz.
Elle est cette paysanne rifaine, descendue à la grande ville pour écouler sa production.

Quelquefois, la vie est absurde : quand durant le Ramadan, les victuailles s’affichent insolentes à la concupiscence des passants stoïques ; quand les odeurs de harira ² tourbillonnent dans le vent, à l’heure où le fidèle compte les trop longues minutes qui le séparent encore du ftour ³.

Ana avait rêvé de Tanger, non par désir mais comme averti d’une prémonition. Contre toute attente, cette vision nocturne s’était imposée dans sa réalité crue et distordue : les clefs ouvraient toujours cette porte de bois sous laquelle il fallait se pencher pour entrer. Une humilité toute nippone, en somme, à laquelle il convenait d’adjoindre le traditionnel Salaam 4, pour faire bonne mesure. Les premiers jours, Ana ne pouvait envisager de s’approprier les lieux. Son sac avait été déposé à terre et seuls les habits nécessaires en étaient extraits, portés, lavés, séchés au vent du large, puis enfouis à nouveau d’où ils étaient sortis.

Car il subsistait une éventualité, un espoir que son séjour ne soit que temporaire. Aussi, il valait mieux ne pas s’installer encore, il valait mieux jouer au touriste, il valait mieux se dire que tout pouvait encore changer.

La vie est un homme qui, ayant quitté Tanger, lui rendrait visite sans imaginer qu’il s’y engloutirait à nouveau. Quelquefois belle, quelquefois cruelle, la vie est indubitablement rebelle.

Ana se sentait rejeté là parmi les déchets du jeûne qui venait de s’achever. Ses pas autrefois légers lestaient à présent son corps, le collaient à ces ruelles qui l’étranglaient. Il reprit le chemin, traversant le labyrinthe étouffant, se hâtant pour atteindre une porte et la ville nouvelle, laissant derrière lui les regards insistants et la crasse de la médina. Il se sentait poursuivi, traqué. Ana avait honte.

C’était donc cela. C’était la honte. Le long de pistes ensablées, au-delà de cours d’eau et sur trois continents, Ana avait pourtant réussi à lui fausser compagnie. Mais voilà que trois ans plus tard cette honte le terrassait à nouveau. La honte s’était agrippée, bien décidée à lui faire payer le prix de ses folles illusions. La honte lui étreignait la gorge, lui coupait le souffle. Le silence assourdissant malgré les mots qui s’entrechoquent. Les lendemains de fête aux yeux hagards et les écorces d’oranges qui pourrissent. Les coulées, l’odeur de colle.

Quelquefois, la vie est hideuse.

Alors encore une fois Ana repousse le sol de ses mains. Ses articulations craquent, ses semelles crissent. Ana souffle et râle, titube et peine mais il se relève. Il ajuste sa ligne de mire jusqu’à fixer droit devant, là où les mots étrangers jaillissent joyeusement. Il va continuer à apprendre.

Ana vide son sac. Ana n’en garde rien.

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Quelquefois, la vie s’écrit à l’encre sympathique.


  1. Une femme d’ascendance mixte espagnole et amérindienne, en espagnol ;
  2. Soupe d’origine andalouse, traditionnellement le plat de la rupture du jeûne pendant le mois de ramadan au Maroc ;
  3. Repas du coucher du soleil pendant le mois de Ramadan (en dehors de ce contexte, le terme désigne le petit déjeuner), en darija, l’arabe dialectal du Maroc ;
  4. Une salutation signifiant paix, en arabe littéral ;
  5. Quelquefois, en darija, cf. note 3.

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