#HolaMadrid — Septembre, ou la mémoire amère…

Vous prendrez bien une tartine à la marmelade ?…


Après la pendaison de crémaillère et le coucher du soleil vint la première nuit sous les toits de Lavapiés…

Au réveil, nous sommes déjà en septembre, un mois qui commence toujours par la Saint Gilles, à Madrid ou à Barcelone…

J’ai une certaine affection pour Saint Gilles, dit l’Ermite. D’abord parce qu’il est né à Athènes (ώπα!). Ensuite (selon l’encyclopédie qu’on ne doit pas consulter), parce qu’il est le saint patron des estropiés, des mendiants et forgerons (Nooooothung, NOOOOOOTHUNG!). Enfin, parce que vénéré comme un des quatorze saints auxiliaires (pour plus d’infos sur le sujet, demandez à ma copine Hèdilya), il intercède dans le domaine de l’épilepsie, la folie, la stérilité et la possession démoniaque. Plus prosaïquement, il favorise les déménagements et le mouvement vers l’émancipation ou la délivrance, ce qui n’est pas rien…

Ceux qui, comme moi, s’opposent à la peine de mort, seront béats d’apprendre que l’église Sant’Egidio dans le Trastevere à Rome lui est dédiée en 1630… À Madrid, il aurait été si simple de m’appeler Gil (comme le quartier éponyme de Séville), mais tout le monde s’évertue à écrire Guilles… (¡Sois todos unos Gilli…!). En Catalogne, en revanche, San Gil est invoqué contre le mal d’oreilles (mal d’orel.les) et le mal à la tête (mal de cap) si l’on en croit la chanson : « San Gil n’ere un diumentge de l’any 1810 Fan festa a Garigueille per lo glorios San Gil… Es ben apropriat Lo Gran San Gil Abat: Fa bé per mal d’orel.les, fa bé per mal de cap ». Mes cours de catalan commencent à la fin du mois, je vous chanterai ça dès que possible… Ite, missa est, vous pouvez sortir faire un tour dans votre nouveau quartier, voire au-delà !

En septembre, il y aura de multiples balades (toujours en cercles concentriques, selon ma bonne vieille habitude contractée à Chennai). Commençons par le premier cercle de ce qui deviendra l’enfer madrilène : Lavapiés, dont certaines rues sont décorées de jolis petits drapeaux multicolores (quand ce n’est pas la lessive du jour…)

Montons ensuite vers La Latina…

#HolaMadrid 2020 © GILLESDENIZOT

La vie à Madrid, en cette période Covid, est moins restrictive qu’ailleurs et le couvre-feu ne m’importune nullement. Il est bref et source de tranquillité. Ceux qui ne le respectent pas font vivre les applications de taxis et alimentent les vidéos de la police locale quand des fêtes secrètes sont dévoilées, leurs organisateurs offerts à l’opprobre public dans les éditions du lundi. Je pense surtout à Mercedes et à María, qui ont, elles aussi, changé de ville, qui vont devoir faire contre mauvaise fortune bon cœur et profiter de chaque moment de liberté fugace pour découvrir leur Paris.

Pendant ce temps, dans la capitale espagnole, le pouvoir politique favorise le tourisme et les bières en terrasse ; les malditos franceses échappés du joug macronien une fin de semaine ne s’en privent pas…

Pendant ce temps, le Pavón (un de mes cafés favoris du quartier) s’indigne contre la présidente de la communauté qui s’oppose aux mesures du gouvernement central. Le couvre-feu à Madrid n’est que de minuit à 6 heures du matin (les bars doivent toutefois fermer à 23 heures) tandis qu’il commence à 21 heures en France (il passera ensuite à 18 heures !), mais «Madrid sólo es Madrid si es libre» deviendra le slogan à la mode, à force d’être matraqué jusqu’à abrutir une population amnésique…

Pendant ce temps, au dernier étage d’un immeuble du quartier, une vieille dame s’appuie sur la balustrade pour observer les plus jeunes, verre à la main et rire aux lèvres…

#HolaMadrid 2020 © GILLESDENIZOT

Qu’a-t-on fait des personnes âgées à Madrid ? Dans les seules maisons de retraite de la région, plus de 5 000 pensionnaires, exclus des statistiques, seraient morts de la maladie au 23 avril 2020. En prenant en compte la totalité de ces cas présumés, le décompte macabre dans la région de Madrid passerait à plus de 9 000. Un vrai scandale, de ceux qui devraient provoquer un sursaut de conscience citoyenne. Je pense à tous ces témoins de la guerre civile espagnole, sans nul doute un événement majeur du XXe siècle (une plaie qui ne cesse de suinter et qui « empeste noir » dans les harangues des nostalgiques du franquisme). Qu’a-t-on fait de l’« esprit de réconciliation et de concorde » qui avait présidé à la période de Transition ? Qu’a-t-on fait de cette « mémoire historique » qui donne lieu à la Ley 52/2007 et dispose que reconnaissance sera faite aux victimes du préjudice causé, tant moral et civique que matériel ?

¡Cuál muerde el tiempo tu memoria en vano!
¡Tan nuestra! Avisa tu recuerdo, hermano.
No sabemos de quién va a ser mañana.

Antonio Machado

« Otra vez el ayer », Avant dernière poésie d’Antonio Machado, Hora de España, junio 1938, in Soledades Poesias de la guerra, PPP, Madrid, 1981, p. 156.

Le lendemain de Machado se traduira par une amnésie presque collective le 4 mai 2021 (élections anticipées convoquées par Ayuso). Dans un contexte de forte hausse de la participation, sa liste arrive nettement en tête : elle double son score de 2019, en totalisant plus de 44 % des voix et 65 sièges sur 136 au parlement régional. Ne disposant pas de la majorité absolue, Ayuso (membre du Partido Popular fondé par un ancien ministre franquiste), préfère s’acoquiner avec les néo-franquistes, xénophobes, homophobes, et anti-féministes de Vox, privatiser les vaccinations Covid au profit des magasins El Corte Inglés, et vacciner les congrégations religieuses (parce que leur travail est « inestimable », dira-t-elle) plutôt que de donner la priorité aux résidences de personnes âgées, comme l’exige le protocole sanitaire (liste malheureusement non exhaustive).

Qu’a-t-on fait des personnes âgées à Madrid ? On les a « absolument abandonnées, si ce n’est mortes, dans leurs lits » dira Margarita Robles, ministre de la Défense.

#HolaMadrid 2020 © GILLESDENIZOT

Une liberté bien amère qui me fera rapidement douter de Madrid et de ses habitants… La balade du jour à travers Lavapiés et La Latina se termine par une visite à mon nouveau barbier, Marcelo, un Argentin dont l’accent me rappelle #Off2Sudamérica.

Je rentre à l’heure de la merienda, le goûter si espagnol que même à Tanger on le nomme mirinda… Ce jour-là, ce sera tartine à la marmelade d’orange amère, le fruit qui inspira le film culte marocain  البرتقالة المرة et dont la morale nous incite à « sauver le temps qui nous reste, avant de le perdre à tout jamais. »

#HolaMadrid 2020 © GILLESDENIZOT

Une autre longue balade me réserve son lot de surprises : un magasin ultramarinos tout d’abord. J’avais appris ce mot pendant mes cours d’espagnol à l’Institut Cervantes de Tanger et je souris en me souvenant de sa signification ; ultramarinos vient de ultramar (ou outre-mer) et désigne les produits d’autres continents, de ceux qui ne se gâtent pas facilement et qui peuvent être transportés pour être vendus dans les magasins du même nom… Je débouche ensuite dans la Calle del Granado : son fruit, la grenade, est présente dans de multiples traditions. Je pense à celle, symbolique, de la table de Roch Hachana, la nouvelle année civile du calendrier hébraïque que va célébrer une partie de ma famille… Et le cercle se boucle avec la découverte d’une plaque qui commémore justement Miguel de Cervantes Saavedra…

Avisa tu recuerdo, hermano.
No sabemos de quién va a ser mañana.

Le lendemain, Madrid ouvre ses portes, même celles du Palacio Real

…mais je préfère encore déambuler entre les immenses affiches de l’exposition COVID EXIT

En fin de parcours, je me retrouve face au Teatro Real. L’ironie de la programmation veut que la production qui ouvre cette saison si particulière soit… Un ballo in maschera ! J’ai chanté des dizaines de fois cet ouvrage de Verdi, notamment à l’Opernhaus de Zurich. Mais au Real, en septembre 2020, la désastreuse gestion de la crise Covid revient mordre Ayuso : une représentation est retardée puis interrompue par les protestations d’une partie du public. Les spectateurs assis dans les zones bon marché constatent qu’il n’y a pas de distanciation physique, alors que ceux des places plus onéreuses bénéficient de sièges laissés libres… Les mesures sanitaires de la présidente de région favorisent encore une fois les classes aisées au détriment des habitants des zones pauvres, qui vivraient comme des « immigrants » [sic]. Virulente, violente, raciste Madrid…

#HolaMadrid 2020 © GILLESDENIZOT

Je n’irai pas voir la production du Real, mais ce ne sera que partie remise… Par chance, l’Opernhaus de Zurich nous offre sa Maria Stuarda :

Confortablement installé chez moi, sans masque, je retrouve en direct cette si belle salle…

Septembre 2020 à Madrid se terminera par un opéra où se mêlent rivalités et stratégies amères, jalousies de pouvoir et décisions politiques, vanités, crimes et (il-)légitimité morale… Vous reprendrez bien une tartine à la marmelade ?

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