#HolaMadrid — Octobre, ou l’ironie espagnole

#HolaMadrid octobre ironie espagnole

Veuillez ne pas toucher aux œuvres, elles contiennent des phéromones et de la testostérone…


Le journal #HolaMadrid d’octobre vous offre une plongée dans l’ironie espagnole : le courant ne passe plus à Madrid, l’empathie cherche son chemin, les sons filent entre les photographies d’une Espagne d’avant, l’amour est tour à tour sorcier, libre ou révolutionnaire…

#HolaMadrid — Octobre, ou l’ironie espagnole

Extinction des feux !

Le 2 octobre 2020, l’entreprise Naturgy et le Gouvernement de la Communauté de Madrid décident de couper l’électricité à près de 4 000 personnes, dont 1 800 enfants, qui vivent désormais dans l’obscurité. Cela se passe à la Cañada Real Galiana, à 12 kilomètres de la capitale, le long de l’autoroute M50 : le plus grand bidonville d’Europe occidentale.

Le groupe espagnol Naturgy, présent dans plus de vingt pays, vante son association à but non lucratif Día solidario… Son « objectif social est de promouvoir l’éducation des enfants et des jeunes et d’améliorer les conditions de vie des communautés les plus défavorisées ». En Espagne, l’action de Día solidario se résume à deux projets d’aide Covid : donation de 170 ordinateurs, matériel scolaire et aide alimentaire. Il est certain que sans électricité, les ordinateurs fonctionnent beaucoup moins bien… Quant à Ayuso et ses acolytes néo-franquistes, on sait déjà qu’ils tiennent les pauvres en horreur et qu’elle leur préfère la suite Skyline de l’hôtel de luxe où elle passera deux mois de confinement pendant la 1e vague Covid. Soulignons aussi que le prix de l’électricité va augmenter de 34,9 % en un an (vous imaginez les factures durant la canicule…)

La situation déjà extrême, car l’Espagne affronte sa 3e vague Covid, va empirer avec l’arrivée de la tempête polaire historique Filomena. Alors que Madrid est ensevelie sous les plus fortes chutes de neige depuis 50 ans, la Cañada Real n’a toujours pas d’électricité, pas d’eau, pas d’éducation en ligne, pas de repas chaud. En pleine pandémie, comment maintenir un semblant d’hygiène ? À Noël, les enfants du bidonville écriront à l’ONU et la réponse ne se fera pas attendre : le Rapporteur spécial publiera un communiqué cinglant et exhortera le Gouvernement espagnol à s’assurer que le courant soit rétabli immédiatement…

Douze mois plus tard, le courant n’est toujours pas rétabli. Il y a un mot pour ça en espagnol : vergüenza.

L’empathie, est-ce si difficile ?

Place Nelson Mandela, un mur couvert d’affiches et de graffitis me rappelle Chennai. J’ai toujours vu de la poésie dans la superposition d’affiches, j’aime comment l’image globale se modifie au fur et à mesure des collages et des déchirements. L’idée de ma production Pasticcio Madras vient de là. En regardant le mur d’un peu plus près, je note un appel de l’organisation voicot pour les droits des animaux. Je me souviens d’avoir photographié un poster de ce type à Buenos Aires. Mais sur cette place en honneur du premier Président de la République d’Afrique du Sud élu démocratiquement, je vois souvent des réactions hostiles. Quand deux hommes passent en se tenant la main, ils doivent ignorer les regards homophobes de ceux qui occupent les bancs, la journée durant. Ceux-là n’ont rien de mieux à faire que de cracher leur haine de l’autre. Ils ignorent sans doute que Ndaba Mandela, petit-fils de Nelson, a perdu ses parents, tous deux emportés par le VIH / SIDA. Ils vomiraient en regardant le chanteur sud-africain Nakhane Touré, dont j’ai déjà parlé ici, que ce soit dans le film The Wound ou dans la vidéo In The Dark Room, tournée dans la geôle de Constitution Hill, où furent entre autres emprisonnés Mandela et Gandhi… Pourtant, l’un des plus grands combats de Ndaba Mandela est l’éradication du VIH / SIDA au nom du principe unbutu. Ce terme zoulou qui signifie « Je suis parce que nous sommes » nous enjoint à l’humanité vis-à-vis des autres. L’empathie, quoi…

Caballé, la Superba

Le 6 octobre 2020, cela fait deux ans que Montserrat Caballé est décédée. Un timbre-poste collé sur une enveloppe me donne l’envie de me replonger dans sa discographie. Je reste sans voix quand j’entends cette phrase ascendante dans le récitatifTimor di me? D’amor sull’ali rosee, cette ampleur de souffle, cette douceur de la note aiguë, soutenue à l’infini pour décrire la brise gémissante et la miséricorde :

Qu’est-ce que la miséricorde, sinon de l’unbutu, « une forme de compassion pour le malheur d’autrui à laquelle s’ajoute la notion de générosité, de bonté gratuite. » Chanter pianissimo est tellement difficile, autant que d’apprendre à écouter l’autre sans élever la voix. Kirsten Flagstad avait l’habitude de dire que les chanteurs dramatiques sont précisément ceux qui n’ont pas besoin de toujours recourir au fortissimo, parce que leur voix possède cette qualité intrinsèque. On retrouve cela chez Montserrat Caballé : connue mondialement pour ses pianissimi filés, d’une pureté absolue, elle surprend tout le Metropolitan Opera en 1972 en produisant un Si aigu tonitruant durant 16 secondes à la fin de Don Carlo :

Monserrat Caballé était imposante, impressionnante, une des plus grandes cantatrices catalanes (et il y en eu de nombreuses !) Mais c’est quand elle évoque sa rencontre et sa collaboration avec Freddie Mercury qu’elle me touche peut-être le plus. Elle est tour à tour mutine, gourmande, attentive. En 1988, elle monte sur la scène du Festival La Nit de Barcelone avec un Freddie Mercury visiblement nerveux. C’est son ultime performance en public, il est séropositif et mourra trois ans plus tard ; son image sera reconstituée par hologramme pour l’ouverture des Jeux olympiques de 1992. Cela passe inaperçu pour le public, mais il est évident que Caballé le soutient du regard alors que les premières notes de « Barcelona » résonnent dans l’air. J’ai l’impression qu’elle laisse à son partenaire ces moments, dans sa propre ville natale, une générosité artistique et humaine si rare. En passant, à 5′:09″, Caballé nous donne encore un fabuleux aigu filé, pendant une dizaine de secondes :

Visit Spain avec Ramón Masats

Allons visiter l’Espagne du tardofranquismo, avec le travail d’un autre Catalan, le photographe Ramón Masats. La Tabacalera présente l’exposition Visit Spain. Le titre en anglais est original et émane de l’organe de propagande officiel de la dictature. En 1954, le pays a perdu vingt ans en matière de développement, il faut assainir et stabiliser l’économie. Dans ce plan de relance, le tourisme est mis en avant.

Visit Spain — Ramón Masats © Promoción del arte, Tabacalera

Le travail de Masats (entre 1955 et 1965) dresse le portrait d’un pays prisonnier de la pauvreté matérielle, laminé socialement et arc-bouté sur sa servitude spirituelle. Le graphisme puissant de ses photographies et l’ironie particulière de son regard définissent la nouvelle photographie documentaire, dans laquelle la personnalité du photographe élabore une suggestion à partir de la simple réalité optique de l’image, mais dont l’interprétation finale appartient à celui qui la regarde.

Cette exposition gratuite à La Tabacalera me marquera profondément. Les photos, d’une beauté saisissante, sont mises en scène dans un lieu où l’on respire, où l’on prend le temps de marcher, de s’assoir, de penser. Tout au fond d’une pièce plongée dans la pénombre, trône un portrait du dictateur. Ce n’est pas celui que l’on voit de prime abord, celui où le tyran tout imbu de lui-même disparait derrière les micros et les feuilles du discours qu’il prononce, pendant que seul pointe le doigt donneur de leçons. Ce portrait-ci nous rappelle tous les dictateurs morts, ceux d’Allemagne, du Chili, et ceux qui sévissent encore, comme en Inde… Mais la force de la mise en scène fait que beaucoup n’auront peut-être pas découvert ce portrait qui est installé au détour d’un couloir, dans une pièce sombre, abandonné là, laissé tout seul, comme puni, d’un ridicule abouti et boursouflé de vanité. Du grand art !

Il y aura aussi un diptyque que je garderai en mémoire (et que j’enverrai à Mercedes), deux scènes de rue posées côte à côte, l’une à Barcelone, l’autre à Madrid. La première nous montre cinq personnes en ligne, attendant on ne sait quoi. La seconde, un groupe hétéroclite de gens dans ce qui semble une journée de soleil intense. Si je me sentais tout d’abord attiré par la photo madrilène, j’apprécie davantage maintenant celle de Barcelone.

Dans la salle principale de l’ancienne manufacture de tabacs sont projetées des images d’archives du programme NO-DO. Le NO-DO, acronyme de NOticiarios y DOcumentales (actualités et documentaires) est un court métrage d’actualité cinématographique diffusé dans les cinémas espagnols avant le film entre 1943 et 1981, obligatoire jusqu’en 1976 et facultatif ensuite. Le NO-DO est une production créée en 1942 par le gouvernement franquiste, avec la finalité « de nourrir, de sa propre initiative et avec l’orientation adéquate, l’information cinématographique nationale » (“con el fin de mantener, con impulso propio y directriz adecuada, la información cinematográfica nacional”)

J’ai la chance de tomber sur un extrait qui vante un taxi moderne de Madrid dans lequel a pris place une respectable dame au collier de perles. Immédiatement, je comprends d’où vient l’inspiration d’Almodóvar pour son Mambo Taxi dans le film Mujeres al borde de un ataque de nervios. C’est une scène d’anthologie (“Es que el mambo, hmmm, es lo que mejor va a este tipo de decoración, eh“) :

L’ironie d’Almodóvar, Buñuel et Berlanga

Almodóvar a rendu hommage à ses prédécesseurs Buñuel et Berlanga qui ont lutté par l’ironie, la satire et l’irrévérence contre le franquisme. Sans surprise, Ramón Masats a photographié Luis García Berlanga, que je connais déjà par son film El Verdugo (le bourreau). El Verdugo est un exemple de la manière dont Berlanga a utilisé l’humour pour faire passer un message sérieux, en l’occurrence contre la peine capitale en Espagne. Les Espagnols n’apprécient guère les discussions trop intenses, on vous apprendra d’ailleurs à toujours rester dans la légèreté au début d’une conversation. Rien d’étonnant que les artistes comme Berlanga ou Masats utilisent l’humour contre la censure et le danger que représente la dictature. Un ministre franquiste, excédé par le travail satirique du cinéaste (El Verdugo sera présenté au Festival de Venise en 1963) dira : « Bien sûr, Berlanga est un communiste ! » Et Franco de rétorquer : « Non, il est pire que cela : il est un mauvais Espagnol. »

Le mot est jeté : communiste ! Quand Ayuso l’utilisera pour vendre son programme commercial de gouvernance bling bling, ceux qui protesteront se verront traités de mauvais Espagnols. On dirait l’insulte anti-national tant prisée par l’autocrate indien et sa clique… pero, ¿qué sé yo?

Au sortir de La Tabacalera, un soleil d’automne inonde les rues. Un couple d’amoureux est assis à même le sol, adossé contre les roues d’une voiture. Ils gardent les yeux clos et savourent leur droit à s’aimer sans censure. Je remonte Embajadores, le centre de santé est fermé ; Ayuso préfère faire installer des drapeaux bicolores géants illuminés (au prix de l’électricité, on imagine le gaspillage) et des statues de reines contre les fémicides. C’est joli, ça fait de belles photos dans la presse et ça fait oublier le vide vertigineux en matière de politique sociale. On vient à Madrid pour vivre à la madrilène, dira-t-elle, mais en réalité, on y meurt de Covid et d’agression.

« Imagine all the people », semble fredonner un sosie de John Lennon qui déambule dans Lavapiés…

El amor brujo de Manuel de Falla

Si je n’ai pas vu Un ballo in maschera en septembre, je ne vais pas manquer Fuego en octobre ! Le Teatro Real accueille la Compañía de Antonio Gades dans un ballet inspiré d’El amor brujo de Manuel de Falla. Signé Antonio Gades et Carlos Saura, le spectacle a été créé en 1989 au Théâtre du Châtelet de Paris, mais il faut attendre 2020 pour qu’il soit présenté en Espagne ! Je me suis offert une place tout en haut, au paradis latéral (joli, non ?) Après avoir montré à mes élèves tant de vidéos du travail de Gades et Saura, je vais enfin voir la compagnie en scène, de mes propres yeux. Je ne serai pas déçu ! Une production phénoménale qui mêle la musique classique au flamenco, la parole au cante jondo. La scénographie, baignée d’une lumière signée Dominique You, est épurée, elle va directement à l’essentiel selon le principe de Gades : « Revenir à la tradition pour pouvoir évoluer. » La mémoire…

El vergonzoso en palacio de Tirso de Molina

D’un paradis à l’autre, quelques jours plus tard j’assiste à la représentation d’une pièce de Tirso de Molina au Teatro Comedia. Je ne suis pas peu fier de m’être lancé ce défi : c’est comme un étudiant de français qui assisterait à une pièce de Molière à la Comédie-Française. Je me suis préparé en lisant le texte d’El vergonzoso en palacio pour ne pas me perdre durant le spectacle. Le programme de salle le confirme : « Nada mejor que divertirse aprendiendo, confrontándose con uno mismo. » Tirso de Molina, né à Madrid, fut souvent qualifié d’immoral, une étiquette qui subsiste. Sur scène, une ribambelle de personnages excentriques, des femmes qui transgressent les normes, des hommes impudiques et honteux… C’est un feu d’artifice jubilatoire, et si le décor y est pour beaucoup (le plateau est envahi par un arbre immense), ce sont les comédiens qui mâchent et propulsent ce texte de 1624. Revenir à la tradition… 

#HolaMadrid — Octobre, ou l’ironie espagnole

Mais si ces personnages nous semblent révolutionnaires, si leur lutte pour l’égalité des sexes résonne tant, c’est sans doute parce que notre société est toujours empêtrée dans la honte et le manque d’empathie. Bref, nous n’avons pas encore suffisamment évolué, ou avons-nous déjà oublié ?

Minuterie !

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