#HolaBarcelona — Journal de novembre

Été, automne ou hiver, Barcelone se pare de toutes ses plus belles lumières…


Quelle différence avec novembre 2020 à Madrid ! À Barcelone, en 2021, je ne saurai pas comment faire pour tout voir, tout vivre. Je vous raconte ce mois bien rempli et vous emmène en voyage à l’opéra, au concert, au musée, au cinéma et – bien sûr – à la plage ! Voici #HolaBarcelona — Journal de novembre

#HolaBarcelona — Journal de novembre

#HolaBarcelona Journal de novembre — Un été à la Goulette

Un après-midi, comme ça, juste pour le plaisir, je suis retourné au cinéma ! La programmation de la Filmoteca de Catalunya, en plein cœur du Raval, est tellement riche qu’il est impossible de tout voir. Si elle est fermée les lundis, quatre à cinq films sont proposés quotidiennement le reste de la semaine. Les salles sont grandes et modernes, les projections soignées. En novembre, il y avait la 15e édition du cycle Mostra de Cinema Àrab i Mediterrani de Catalunya 2021. J’ai malheureusement manqué « Jean Genet, notre père des fleurs » (Dalila Ennadre, 2020). Cela m’aurait fait retrouver l’émotion d’une belle escapade à Larache avec Hèdilya. Nous étions partis voir la tombe de Genet dans le beau cimetière espagnol sur le rivage de l’océan Atlantique. À proximité est aussi enterré Juan Goytisolo, dont l’Institut Cervantes de Tanger porte le nom, et qui a inspiré ce beau texte de Jesús J. Prensa.

Dans mon Journal d’octobre, j’écrivais : « J’adore par-dessus tout les personnes qui passent d’une langue à une autre dans une même phrase. » Eh bien, j’ai été servi avec « Un été à la Goulette » صيف حلق الوادي (Férid Boughedir, 1996). Imaginez plutôt : un film en français et arabe (version darija tunisienne), saupoudré d’italien, le tout sous-titré en catalan ! Mon cerveau a failli exploser, mais l’exercice m’a bien amusé. J’ai poursuivi l’expérience avec la Mostra de Cinema Espiritual de Catalunya i Asian Film Festival Barcelona, en particulier la rétrospective Satyajit Ray, dont je vous parlais après « Pluie de sueur » عرق الشتا, du cinéaste marocain Hakim Belabbes.

#HolaBarcelona Journal de novembre — War Requiem

En novembre, je serais allé deux fois au Liceu. J’y ai d’abord vu le War Requiem de Britten. L’impressionnante production scénique de l’ENO, mise en scène par Daniel Kramer avec la collaboration du photographe et artiste visuel Wolfgang Tillmans, développe l’appel de Britten à la fin de toutes les guerres.

Le War Requiem est une œuvre immense par son ampleur, ainsi que par ses associations historiques (et politiques). Il est écrit pour un chœur complet, avec soprano solo, accompagné d’un immense orchestre ; un orchestre de chambre distinct accompagne les solistes ténor et baryton ; il y a également un chœur d’enfants et un orgue, souvent éloignés physiquement des autres musiciens et chanteurs. En arrivant, je note que l’orgue est installé juste à côté de la porte que j’emprunte pour rejoindre mon siège au paradis latéral… À la fin de l’œuvre, lorsque s’élève In Paradisum, la porte s’ouvre, les lumières du théâtre se rallument et tournent au violet tandis que les voix des enfants s’élancent, franchissent la fameuse porte et emplissent la salle.

La distribution respectait le souhait du compositeur pour la création le 30 mai 1962 en la Cathédrale de Coventry : une soprano russe (Tatiana Pavlovskaya), un ténor britannique (Mark Padmore) et un baryton allemand (Matthias Goerne). Lors de la création, le chœur eut – paraît-il – un peu de mal avec cette nouvelle musique. Rien de cela à Barcelone et il faut donner une mention spéciale pour le Chœur du Liceu, d’une qualité vocale et musicale irréprochable.

En 1962, les solistes pressentis étaient Peter Pears, Dietrich Fischer-Dieskau et Galina Vishnevskaya. Toutefois, la (!) ministre soviétique de la Culture de l’époque ne permit pas à Vishnevskaya d’y participer :

« Comment pouvez-vous, une femme soviétique, vous tenir à côté d’un Allemand et d’un Anglais et jouer une œuvre politique ? »

Vous savez déjà ce que je pense des diplomatiques officiels et de leur ingérence dans le monde de l’art et de la culture, je ne vais donc pas m’étendre sur le sujet (mais foutez-nous donc la paix !)

La paix, justement, parlons-en ! Une grande partie du globe est toujours en proie à des conflits armés :

Au début de la pandémie de coronavirus, le secrétaire général de l’ONU António Guterres avait appelé à un cessez-le-feu mondial immédiat, déclarant le 23 mars 2020 : « Le monde entier affronte aujourd’hui un ennemi commun : le COVID-19. Le virus n’épargne aucune nationalité, communauté ou religion. Il attaque tout le monde sur son passage, implacablement. Pendant ce temps, les conflits armés continuent de faire rage dans le monde. » Au 12 novembre 2021, nous comptons déjà plus de 5 millions de morts Covid…

Certaines images de la production du War Requiem établissaient clairement un lien avec les migrants, les réfugiés, les sans-abris et la violence en général, dommages collatéraux des guerres.

Le 24 novembre 2021, le naufrage d’une embarcation transportant des migrants, fait 27 morts, 2 blessés et 1 disparu. Une femme enceinte, un adolescent et trois enfants font partie des victimes. La première à être identifiée est Maryam Baran (“pluie” en kurde), une jeune femme de 24 ans originaire du nord de l’Irak, qui tentait de rejoindre son fiancé au Royaume-Uni et n’était pas parvenue à obtenir un visa pour le Royaume-Uni… C’est la traversée de la Manche la plus meurtrière depuis que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a commencé à collecter des données en 2014. Le drame n’entraîne évidemment pas d’inflexion de la gestion sécuritaire de la situation, Macaron 1er et Boris le clown se renvoyant mutuellement la responsabilité. Pendant ce temps, chaque jour, en osant faire usage de leur droit à la migration, des dizaines de personnes risquent leur vie en mer ou aux barrières frontalières. Leur seule aspiration à se déplacer est un défi envers le contrôle de l’immigration et ses violences. La politique qui consiste à laisser mourir les personnes migrantes et même celle de leur donner la mort sont au cœur de la gestion des frontières en raison des fortes incitations économiques et politiques qu’elles génèrent. Rendre justice aux victimes passe par leur identification, par la recherche des circonstances de leur mort ou disparition, et par la dénonciation des bourreaux qui en sont responsables. Les décès et les disparitions aux frontières se produisent en toute impunité. Depuis des années, le Colectivo Caminando Fronteras d’Helena Maleno (je vous en parlerai prochainement) identifie les victimes et désigne les responsables.

En 2021, il semble qu’il n’y ait toujours pas de réponse à ces problèmes : le War Requiem reste aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était en 1962. Libera me… Let Us Sleep Now… In Paradisum…

Britten, objecteur de conscience et pacifiste engagé, s’était exilé quelques années aux États-Unis. Le War Requiem est probablement l’œuvre la plus accessible qu’il ait jamais composée : une commande très médiatisée, un immense succès populaire et la déclaration la plus franche qu’il ait jamais faite concernant son engagement de toute une vie en faveur du pacifisme. Juxtaposer la poésie de Wilfred Owen, dont une grande partie critiquait directement les décisions politiques de la Première Guerre mondiale, à la messe en latin était un acte politique et potentiellement controversé.

Sur la première page de la partition, Britten a reproduit les vers d’Owen, le soldat-poète mort durant 14-18 :

“My subject is War, and the pity of War. The poetry is in the pity… All a poet can do today is warn”.

Le War Requiem reste un point de repère d’une grande profondeur émotionnelle et morale. Kramer et Tillmans épousent l’esprit inquiet de Britten en nous offrant des images obsédantes des atrocités humaines et en nous entraînant dans un monde occupé par le règne végétal. Le triomphe des plantes sur la violence permanente et l’inévitabilité de la mort étaient également préfigurés dans le « Concierto para el Bioceno » (2020) d’Eugenio Ampudia. Vous vous souvenez certainement de cet évènement, présenté par le Liceu à l’occasion de sa réouverture après le confinement, lors duquel le quatuor à cordes UceLi joua « Crisantemi » de Puccini devant 2 292 plantes, soit la pleine capacité du théâtre.

#HolaBarcelona Journal de novembre — Voyage d’hiver

Nous ne sommes qu’en automne, mais il fait déjà froid à Barcelone. Il y eut notamment une tempête DANA (j’ai dû consulter le dico pour savoir ce qui m’attendait), des pluies torrentielles qui ont temporairement fait disparaître ma plage, et une envie subite de retourner établir mes quartiers au hammam de Dar Baroud…

Calfeutré à la maison, je me suis plongé dans des séries scandinaves (j’aime passablement entendre parler danois – va savoir pourquoi – hay hay tak) J’ai aussi bravé les éléments pour voyager dans des contrées où le froid règne, et assister à deux spectacles inspirés par l’hiver.

Le Winterreise de Prejlocaj, présenté au Liceu, m’a déçu au point d’envisager de quitter la salle. Je suis plutôt persévérant et il en faut beaucoup pour que j’abandonne un spectacle, car je me dis toujours qu’il va finalement y avoir une bonne surprise. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas été ému, j’étais pourtant d’excellente humeur après mon cours de catalan. Voilà que le spectacle est soudain interrompu par des cris venant du parterre… Llum ! Llum ! On abaisse le rideau tandis que le chanteur et son pianiste quittent la fosse. La lumière (llum, en catalan) revient dans l’immense théâtre ; une personne a fait un malaise, une équipe de secouristes l’emmène sur un fauteuil roulant. Ce sont des choses qui arrivent, mais the show must go on, et le spectacle reprend.

Bande-annonce en catalan, pour vous mettre dans l’ambiance #HolaBarcelona

Malheureusement, le semblant de magie est rompu ; ce cycle de 24 mélodies chantées sans pause pendant 80 minutes vient de prendre un coup quasi fatal. Je n’étais déjà pas convaincu avant l’incident, je le suis encore moins après. Je ne veux pas quitter la salle et si la chorégraphie m’indiffère (je ne parviens pas à établir un lien entre l’œuvre  que je connais et la vision qui m’en est proposée), je suis toutefois très sensible à la voix du baryton Thomas Tatzl. Les tempi sont un peu rapides à mon goût, surtout la première mélodie, et il me semble que sa voix bénéficierait d’un peu plus d’espace pour respirer, pour s’épanouir. Néanmoins, il y a des couleurs, des inflexions si touchantes que je décide de ne plus tendre le cou pour voir le plateau ; je me cale dans mon fauteuil et je ferme les yeux. Je ne regarde plus, j’écoute. Sous la grande voûte, les notes de Schubert et les mots de Müller reprennent tous leurs droits et remplissent l’espace. Je deviens mon propre chorégraphe, je dessine les images que je souhaite, non celles que l’on tente de m’imposer. J’ai l’impression d’être l’unique auditeur privilégié, dans une salle de musique privée.

Ce qui vient de se passer est une des raisons qui me fait parfois éviter d’aller au concert (comme on dit). Il y a certaines œuvres que je connais si bien, que j’aime tant, que je réfléchis à deux fois avant d’aller les écouter, pour ne pas être déçu. Mais c’est aussi courir le risque de ne pas être émerveillé par une nouvelle interprétation, un peu comme de ne pas vouloir re-tomber amoureux après une séparation…

Ma référence ce soir-là est la production de l’Opernhaus de Zurich, créée le 13 octobre 2018. J’ai eu la chance de la voir – en ligne – le 13 février 2021. Ici, ce n’est plus un baryton et un pianiste, mais un ténor – Mauro Peter – et un orchestre – Philharmonia Zürich — qui nous proposent le Winterreise dans l’arrangement qu’en fit le compositeur allemand Hans Zender, en 1993.

Schuberts Winterreise – eine komponierte Interpretation, ou une interprétation composée. La version de Zender pour ténor et orchestre de chambre est bien plus qu’une simple orchestration. Aussi sensible que radicale, elle révèle le potentiel perturbateur du cycle et aborde les poèmes de Wilhelm Müller à sa manière.

Les arrangements orchestraux d’œuvres originellement conçues pour voix et piano peuvent révéler des surprises. Je me souviens avoir chanté les Chants et danses de la mort (Pesni i pljaski smerti, Moussorgski) et les Chants d’un compagnon errant (Lieder eines fahrenden Gesellen, Mahler) dans deux versions pour orchestre, et c’était aussi déroutant qu’excitant. Le Winterreise de Zender, mort en 2019, s’aventure dans les régions les plus sombres de l’existence humaine tandis que la chorégraphie de Christian Spuck construit un élan continu et absorbant dans des permutations toujours changeantes, ainsi que le décrit Graham Watts. Les poèmes de Müller présentent le monologue d’un voyageur solitaire ; et c’est cette humeur intérieure qui est si superbement capturée dans l’identité chorégraphique de Spuck, plus énigmatique que littérale. Tout au long des mélodies, la solitude du voyageur est soulignée par son isolement. L’hiver est présent dans son contexte saisonnier, mais aussi comme une allégorie du désespoir psychologique intérieur ; son voyage est une échappatoire à la douleur de l’amour perdu.

Winterreise Ballet Zürich Christian Spuck – Prix Benois de la danse 2019

Là, contrairement à la version Prejlocaj, je retrouve ce qui fait l’essence du Romantisme (en particulier allemand) : le rapport de l’Homme avec la Nature, et le héros déçu, victime innocente de la destinée, qui erre sans but sinon celui de rechercher au loin l’apaisement de ses peines. Cela ne vous rappelle rien ?

#HolaBarcelona Journal de novembre — Voyage vers l’hiver nordique

Je suis parti en solitaire, sans plan de route, sans calendrier. Dans un sac en bandoulière, j’avais fourré deux livres et quelques habits. Je me suis baladé du Maroc à la Côte d’Ivoire, en ralentissant mon rythme, consciemment, graduellement. Je ne voulais plus parler…

#NoVisa Inde liste noire

Cinq ans plus tard, j’ai la sensation d’avoir fait mon deuil.

Les pertes successives, les déceptions et les peines se sont adoucies. Il me semble que Barcelone y est pour beaucoup. Où que mon chemin m’emmène à l’avenir, cette ville au bord de l’eau m’aura offert un refuge bénéfique. Je sais déjà que j’y aurai assemblé toutes les pièces éparses du puzzle, tous les fragments de moi-même. Cette mosaïque de brisures, de souvenirs de contrées lointaines, de tessons colorés aux contours rugueux, est complétée à la kintsugi. Il y a cette lumière dorée, mais encore pâle, du soleil froid des contrées du Nord.

C’est précisément l’atmosphère qui se dégage du programme proposé par le Festival LIFE Victoria de los Ángeles : un voyage vers l’hiver nordique. Il fait un froid de gueux ; pour me réchauffer, je marche d’un pas vigoureux en direction de l’auditorium. La soprano suédoise Iréne Theorin chante la Finlande de Sibelius (un rare Arioso Op. 3.) et la Norvège de Grieg. L’orchestre nous offre aussi une excursion au Danemark avec la Suite pour cordes de Nielsen (hay hay, tak). En fin de concert, le cycle que chacun attend d’une Wagnérienne : les Wesendonck Lieder. Écriture pensive, influencée par Wilhelm Müller, auteur de poèmes utilisés par Schubert dans… Winterreise. Là aussi, Wagner écrivit originellement pour voix et piano, mais produisit par la suite une version de Träume, qui devait être jouée par un orchestre de chambre sous la fenêtre de Mathilde Wesendonck lors de son anniversaire, le 23 décembre 1857. J’ai beaucoup apprécié ce voyage sans images et, cette fois, je suis parti au premier bis, In questa reggia de Turandot. Cela me semblait une incongruité, et je voulais rester dans la rêverie de Träume

Fremd bin ich eingezogen, (Étranger je suis venu)
Fremd zieh’ ich wieder aus. (Étranger je repars)

#HolaBarcelona Journal de novembre — Lumière(s) et oscillations lunaires

Il y a souvent des feux d’artifice à Barcelone, je ne sais pas pourquoi, mais comme j’aime beaucoup, je suis ravi ! Quelquefois, je ne les vois même pas depuis mes fenêtres, j’entends juste les explosions… Vous vous souvenez de ceux de la Festa major de Poblenou et de la Mercè ? En novembre, il y aura aussi d’autres jeux de lumière dans mon quartier qui accueille la Poblenou Open Night et le Festival Llum. Je ne sais plus comment faire pour tout voir, il faudra choisir…

L’espace urbain que j’évoquais en septembre peut être mis en valeur de nombreuses façons, mais à Barcelone, il existe un festival qui y parvient de manière exceptionnelle : Llum BCN 2021 revient pour redécouvrir les rues de Poblenou de la manière la plus lumineuse et artistique qui soit. Du 5 au 7 novembre, le festival aura un format « plus intime, afin de rassembler les forces pour l’édition de février 2022. » (Je me réjouis déjà !) Spectaculaire, public et gratuit, il y a tout de même 31 installations émanant d’écoles d’art, de design, d’éclairage et d’architecture et 14 artistes, dont trois internationaux.

Depuis ma fenêtre, je vois l’œuvre de Eugenia Balcells, La lumière comme voix de la matière : de l’infrarouge à l’ultraviolet, qui illumine la Tour Glòries. Trois soirs durant, j’arpente Poblenou et découvre des lieux insoupçonnés. Je suis notamment retourné à la plage, mais de nuit. L’artiste madrilène (bien qu’installé en France) Pablo Valbuena y présentait Array, une installation formée par un ensemble de points lumineux isolés qui, mis en mouvement et observés ensemble, génèrent un volume perçu dans l’espace. Valbuena utilise la lumière pour évoquer une vague océanique poussée par le vent et parvient à représenter le volume d’une vague virtuelle, à travers une fonction mathématique et les éléments réels déjà présents dans le lieu : la mer, le sable et le vent. L’œuvre se compose de 25 piliers LED, situés dans une grande formation de grille, et l’expérimentation change en fonction de la position de l’observateur. De loin, il est perçu comme un grand objet sculptural, tandis que, lorsqu’il est traversé, il devient un environnement immersif.

Je partage avec vous quatre moments choisis :

27.500 parpadeos, dans le patio du Musée Can Framis, une installation artistique caractérisée par la formation de réfractions et de réflexions dans des sculptures en aluminium cinétique à partir de rayons lumineux. Ces sculptures ont la capacité de réfléchir la lumière vers la source, quel que soit l’angle d’incidence, car elle change constamment de réfraction, réfléchit la source lumineuse et convertit également l’objet récepteur en émetteur de lumière. 9 sources lumineuses, 50 sculptures cinétiques et une grande sculpture circulaire, le tout unifié et synchronisé avec un programme sonore numérique. Je viens alors d’assister au War Requiem. Le travail du duo argentino-japonais Lolo & Sosaku me fait inévitablement penser aux déflagrations des armes à feu.

Unshaped, au MUHBA Oliva Artés, par le duo italien Quiet Ensemble (Bernardo Vercelli et Fabio di Salvo). Unshaped invite les spectateurs à se laisser impressionner par une grande installation lumineuse et organique dans laquelle un énorme morceau de tissu en forme de vague suspendu dans l’air, réagit et change de forme sous l’effet de la force du vent et de la gravité. Je me suis senti comme dans une représentation du Vaisseau fantôme de Wagner, un drame de lumière, un large éventail de paysages et d’émotions en constante évolution, du paisible miroir d’eau à la tempête déchaînée.

La lumière a une matérialité propre et constitue un élément d’ouverture et de fermeture qui donne forme aux espaces. Mais comment pouvons-nous voir à travers elle ? Color Conversations est une installation qui rompt avec l’idée d’intérieur et d’extérieur, ouvrant la porte à une manière d’explorer l’essence de la lumière. Elle le fait à travers une série d’œuvres basées sur l’interaction entre la lumière, le son, la couleur et l’espace sur une bande sonore du collectif artistique, cherchant toujours à prolonger les expériences visuelles en expériences physiques. Tigrelab Art est un studio d’art des nouveaux médias basé à Barcelone et engagé dans la recherche et l’exploration continues d’actions et d’expériences pleinement sensorielles. Il est dirigé par le Français Mathieu Felix et les Colombiens Javier Pinto et Federico González.

Et, pour conclure, une des plus belles expériences artistiques et sensorielles qui m’ait été donné de vivre…

Lunar oscillations est une pièce contemplative sur la perception d’un environnement variable, un univers de lunes et d’étoiles dynamiques. Cette action lumineuse et sonore in situ est basée sur l’influence de la lune sur les mers, les océans et les êtres vivants. Elle explore les sensations éprouvées par les individus en transformant l’espace par un jeu d’ombres et de lumières en mouvement. En transformant la Sala Escales de l’Utopia 126 en un ciel nocturne hypnotique, le Xavi Bové Studio nous invite à nous immerger dans un espace vivant. J’étais entouré d’étoiles en mouvement, de points blancs dont les faisceaux lumineux s’esquissent dans l’espace, avec différentes lunes qui s’illuminent en passant du plafond au sol. L’œuvre est complétée par une bande sonore céleste et relaxante dans laquelle chaque lune produit un son spécifique et dessine un paysage sonore et visuel cosmique dans la pièce. L’installation n’a ni début ni fin. Elle utilise des algorithmes qui fonctionnent de manière indépendante et variable, permettant à chacun de la vivre à son propre rythme.

#HolaBarcelona Journal de novembre — Voyage cosmique

Le travail du moment, en classe de catalan, est une rédaction sur le thème « Que fais-je durant la fin de semaine ». J’aurai de quoi remplir une page (et, en passant, obtenir un 100/100), car au concert hivernal du samedi répond un dimanche parfaitement automnal à la Fundació Antoni Tàpies.

J’aime beaucoup ce lieu, je suis d’ailleurs un modeste Amic de la Fundació. Je bénéficie à ce titre d’une invitation pour assister à Bunker, proposition artistique et première œuvre solo du danseur et chorégraphe Aleix Martínez (Barcelone, 1992) avec la compagnie ManNera Dansa (Hambourg). Quand le voyage dans l’hiver nordique me ramène sur les bords de l’Elbe…

En 2012, après mon contrat initial de quatre mois en Inde, je décidai de signer pour deux années supplémentaires. Ma vie à Hambourg avait pris fin et je profitai des vacances d’été pour y retourner, vider et rendre mon appartement. Un concert m’attendait à Dublin, j’y passai trois belles journées entre répétitions et pintes de Guinness, avant de m’offrir un séjour à Barcelone. Quand il y de la gêne, il n’y a pas de plaisir, le but avoué était d’oublier Hambourg et de m’en mettre jusque-là (comme dit le Baron de la Vie parisienne) avant d’émigrer pour raisons professionnelles en Inde. Mais la petite graine catalane était plantée…

Cinq ans plus tard, retour en Afrique, via Barcelone. Au cours d’une balade, j’aperçois cette étrange sculpture, intitulée Núvol i cadira (Nuage et chaise, 1990), qui couronne le bâtiment de la Fundació Antoni Tàpies. À l’époque, j’avais pour habitude de ne partager qu’une photo par jour, sans légende. Eh bien, la photo du 22 novembre 2017 est précisément celle de la sculpture de Tàpies. La petite graine catalane grandissait…

L’œuvre et la pensée d’Antoni Tàpies abordent souvent des questions philosophiques sur l’existence. Tàpies comprenait la réalité comme un tout dans lequel le moi n’est pas séparé de l’Univers, ni le corps séparé de l’espace. Tàpies a combattu le sentiment d’antagonisme, d’hostilité et de conquête de la nature et a opposé une attitude d’identité et de collaboration. Influencé par la pensée bouddhiste, il prône une compréhension unitaire de l’univers et des êtres qui le composent.

Bunker est basé sur le questionnement de l’existence et de la place de l’être humain dans l’univers. Loin des racines, protégé dans un monde artificiel, l’être humain cherche sécurité et sens à la vie, et se positionne, dans un délire collectif, à un niveau supérieur de tout ce qui l’entoure. Cependant, il ne cesse d’être esclave de l’esprit, ce qui déforme la vision et la perspective du monde et alimente les attentes et les insécurités. Oubliez que la survie dépend en grande partie d’actions au-delà de l’existence elle-même. Les êtres humains ne sont ni le début ni la fin, ils ne sont qu’une petite partie d’une danse cosmique.

J’ai eu un choc en voyant apparaître Aleix Martínez. Il ressemble comme deux gouttes d’eau à N. Sa proposition artistique m’emporte et m’éloigne du gaucho compagnon de route #Off2Sudamérica, et c’est tant mieux ! Aleix Martínez a fait ses débuts en 2012 avec Trencadís, une œuvre pour la Deutsches SchauSpielHaus Hamburg, avec laquelle il a reçu le Young Dance Talent Award du magazine allemand Tanz. Là encore, je comprends instinctivement ce qui m’est proposé. Il y a des contorsions, des interrogations, des luttes, et le désir de communiquer avec l’autre.

Et, tout d’un coup, ce moment exceptionnel. Après avoir tenté d’inclure le public dans son mouvement, une femme au premier rang répond à l’invitation et touche le danseur. Intervenir dans une représentation artistique, n’est-ce pas la transgression ultime ? À vous de juger…

J’émerge de mon nuage, je sors du bâtiment ; le soleil doux et tiède d’automne caresse les larges avenues. Ma petite graine a donné naissance aux arbres de la Rambla de Catalunya. Je la descends tranquillement, je prends un café sur une terrasse et je regarde passer les gens… Une attitude méditative, une contemplation esthétique qui n’auraient pas déplu à Tàpies. Dans ma rédaction pour la classe de catalan, cela donnera :

Diumenge, si fa sol, vaig a ‘esmorzdinar’ i llegeixo tranquil·lament. Sovint passejo pel barri i descobreixo llocs nous, prenc un cafè, miro la gent amb els seus amics o les parelles que gaudeixen del dia lliure…

Quelle merveilleuse fin de semaine, à des années-lumière de Madrid. Il faut dire que Barcelone vient d’être élue troisième plus belle ville du monde (après Venise et Rome). Elle est aussi la troisième meilleure ville du monde (après Athènes et Austin) pour commencer une nouvelle vie en 2022.

J’affirme que c’est aussi valable en 2021 !

#HolaBarcelona Journal de novembre 2021