#HolaMadrid — Janvier, ou la résolution du bonheur

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Madrid en janvier m’a fait l’effet d’un s01e05 d’une série qui n’aura pas de saison 2. Vous êtes déjà trop loin dans l’histoire pour vous arrêter, mais vous savez désormais qu’il vaudra mieux en rester là. Première résolution.


Sans certitudes, sans garanties, entre valses, chansons, tempêtes de neige et moments intemporels. Voici #HolaMadrid — Janvier, ou la résolution du bonheur

#HolaMadrid — Janvier, ou la résolution du bonheur

Toute nouvelle année commence par le concert du Nouvel-An, retransmis en direct du Musikverein et dirigé en 2021 par Riccardo Muti devant une salle vide. Ma tradition (sauf quand j’étais en Inde, en Afrique ou en Amérique du Sud) implique une boisson alcoolisée et pétillante ; à Madrid, ce sera un modeste Cava brut dont le bouchon sautera une minute avant 11 heures.

Une bouteille plus tard, je commence à m’impatienter. C’est que j’ai réservé un billet pour Las Canciones, de Pablo Messiez, au Pavón Teatro Kamikaze, à quelques dizaines de mètres de la maison. Je ne pouvais pas imaginer meilleur début d’année que des valses matinales et des chansons vespérales. Le décor est un mystérieux cube noir fermé, quelques chaises blanches empilées et une radiocassette portative…

Peu à peu, les acteurs entrent sur le plateau pour faire vivre des personnages et scènes de Tchekov. Ça n’a pas l’air très drôle, écrit comme ça, mais je vous assure que j’en ferais bien ma seconde tradition du premier de l’an, chaque année. Je cite d’emblée la distribution : Javier Ballesteros, Carlota Gaviño, Rebeca Hernando, José Juan Rodríguez, Íñigo Rodríguez-Claro, Joan Solé et Mikele Urroz. Voilà.

Ce qui semblait au départ un acte anodin – un groupe de personnes écoutant et chantant de la musique – finit par les transformer tous. La pièce est née du désir de s’attarder sur le mystère de l’écoute, sens toujours ouvert. Écoute du monde et écoute de sa musique contre laquelle aucune paupière ne nous protège, puisque, comme le dit Quignard, aucune paupière ne se referme sur l’oreille.

Heureusement, nous chantons aussi. Et lorsque nous chantons, le corps se souvient qu’il y a plus dans les mots que des idées sur les lèvres. Qu’il y a beaucoup plus dans chaque nom que le désir de nommer. Il y a de l’air, du mouvement, de la volonté et de la musique. C’est pourquoi les chansons nous accompagnent. Celles que l’on chantait pour s’endormir, celles que l’on chante bourré, celles qui sont liées à un souvenir pour toujours, celles qui nous font rire, celles que l’on ne peut pas écouter sans pleurer. Pour nous rappeler ce mystère. Celui que nous connaissons avant de naître. Celle de la musique en toute chose.

Alors, des chansons ponctuent le spectacle, s’immiscent dans notre tête, nous touchent chacune à leur manière, résonnent chacune à notre manière. Ce qui paraissait un acte anodin, aller au théâtre, finira par nous transformer tous. En guise d’entracte, cet avertissement est projeté sur le décor : Vous pouvez partager l’écoute et le mouvement avec nous ou sortir et revenir dans 15 minutes. Je suis évidemment resté ; voici un extrait de ce qui arriva… (Nota bene Lors de ma représentation, Covid oblige, le public était dûment masqué et respectait la distance de sécurité tout en dansant sur place, moi inclus, comme des possédés) :

Je n’avais JAMAIS rien vu de pareil au théâtre. Je n’ai jamais pas pu revoir cela depuis, car Las Canciones jouent à guichets fermés. Pour ajouter à la rareté de l’expérience, j’ai raté le spectacle en tournée à Barcelone (j’y étais aux mêmes dates, complet), à Granada (impossible de sortir de Madrid sans raison impérieuse) et à Badalona (alerté trop tard), mais comme j’ai beaucoup de chance… j’ai réservé deux places (on ne sait jamais) pour le 12 février 2022 au Teatre Auditori de Granollers, pas loin de Barcelone ! ¡Las Canciones! ¡Las Canciones otra vez! Et d’ici là, la liste des chansons du spectacle :

À l’aube de cette nouvelle année, si les valses et les chansons portent en elles la tonalité de 2021, je dis : Bring it on, baby! Et on dirait bien qu’en 2022, mon vœu continue de se réaliser.

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Si 2021 a commencé en musique, pour El Pavón Teatro Kamikaze en revanche, c’est le chant du cygne ; le 30 janvier, l’équipe met la clé sous le paillasson après cinq ans d’activité. Ce théâtre privé à vocation de théâtre public spécialisé dans l’écriture de pièces contemporaines avait pourtant reçu le Premio Nacional de Teatro en 2017. Cette distinction, attribuée par le Ministère de l’Éducation, de la Culture et des Sports (via l’INAEM ou Instituto Nacional de las Artes Escénicas y de la Música) récompense le travail méritoire d’une personne ou d’une entité dans le domaine théâtral, de préférence par le biais d’une œuvre, d’un projet ou d’un spectacle rendu public ou représenté au cours de l’année. Mais Covid est aussi passé par Lavapiés, un quartier qui n’en finit plus de perdre ses lieux emblématiques. Inauguré en 1925 par le roi Alphonse XIII, le Pavón reste toutefois l’un des meilleurs bâtiments modernistes de la capitale. Sera-t-il à son tour transformé en temple de consommation pour génération Y ?

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Puis vint Filomena. J’ai déjà raconté ici les plus fortes chutes de neige depuis un demi-siècle en Espagne et comment Madrid s’immobilisa, paralysée par 50 centimètres de poudreuse et l’incompétence de son gouvernement. Nonobstant, la tempête polaire aura permis de skier sur la Gran Vía, de faire des batailles de boules de neige, de s’adonner à la randonnée à Casa de Campo et inspirera l’exposition Madrid, Filomena a mi pesar que je visiterai en juillet.

Les quatre kamikazes du Pavón avaient formé le vœu que le public continue d’aller au théâtre. Je fis exactement cela en découvrant la création mondiale (estreno absoluto — clin d’œil à ma prof d’espagnol) de l’opéra Marie, le 13 janvier. Les rues étaient toujours encombrées par la neige quand j’arrivai au Teatro de la Abadía, qui accueillait en coproduction avec le Teatro Real la partition du compositeur Germán Alonso, né en 1984.

Inspiré par le personnage emblématique de Woyzeck, Marie plonge dans les difficultés d’une mère célibataire confrontée à sa liberté sexuelle qui finit par être lapidée par la société et assassinée par son amant. Ainsi, si la pièce de Georg Büchner et son pendant Wozzeck d’Alban Berg sont considérés comme la tragédie de l’homme contemporain, Marie pose la tragédie de la femme contemporaine. Comme s’il s’agissait d’un procès, nous apprenons à connaître notre protagoniste à la fois à partir des témoignages offerts à son sujet et de la création fictionnelle que l’auteur fait d’un personnage réduit au silence avant l’heure, dans une œuvre où la superposition des plans fait que la réalité se dilue. Marie est à son tour une déconstruction de la composition de Berg, paradigme de la musique du XXe siècle, ainsi qu’un retour aux origines de l’opéra, genre intrinsèquement lié à la tragédie grecque, compris comme un amalgame d’expressions artistiques ayant vocation à devenir un outil social.

Wozzeck figure parmi mes cinq opéras préférés pour diverses raisons et je garde toujours en mémoire une version exceptionnelle au Teatro Real en 2013. Cette Marie, en revanche, me laissera un goût âpre dans la bouche et me rappellera une production de La Traviata que j’avais chantée en France. Dans les deux cas, il m’a semblé que les metteurs en scène y amalgamaient leurs propres fantasmes sexuels plutôt que d’en proposer une lecture honnête et puissante. Le sado-masochisme et la nudité gratuite à l’opéra, c’est tellement XXe siècle

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Une semaine après Filomena, Madrid est toujours ensevelie et son aéroport peine à fonctionner. Comme des centaines d’autres, mon vol pour Paris est annulé, puis reporté au lendemain, puis retardé de plusieurs heures. Je parviens néanmoins à quitter la capitale espagnole, mais pas à fausser compagnie à la neige. Le lendemain de mon arrivée, la capitale française se recouvre, elle aussi, de blanc, comme je vous le racontais ici.

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De retour à Madrid, je descends la Calle Embajadores depuis le Pavón et retrouve un de mes endroits favoris : la Tabacalera. Je vous ai déjà parlé de cette ancienne fabrique de tabacs et des expositions gratuites qui y sont organisées. Cette fin de janvier 2021 est l’occasion de vivre un moment intemporel :

Un momento atemporal célèbre les 35 ans de dévouement d’Injuve aux arts visuels, en collaboration avec Tabacalera Promoción del Arte. Il s’agit d’une proposition de revue d’art jeune qui fantasme avec le désir de comprendre tout ce temps comme une sorte de présent élargi. L’exposition s’éloigne volontairement des itinéraires chronologiques ou rétrospectifs, et opte pour une approche émotionnelle où les œuvres dialoguent entre elles, libérées de toutes les pesanteurs liées au passage du temps. Sans certitudes, sans garanties, l’intemporalité devient ainsi un élément distinctif du programme.

Ce fut une expérience totalement rafraîchissante, ludique, amusante. J’ai ri avec les Máquinas y Maquinaciones d’Ana Garcia-Pineda, décelé des mots composés par Marta de Gonzalo et ses Otras palabras, écouté Doña Carmen, compté des nuages et vu des ruines prometteuses. Sans certitudes, sans garanties, disait le programme ? Je ne saurai donc jamais si ces trois poubelles blanches en plastique, artistiquement alignées au-delà d’une porte de style tangérois étaient une œuvre d’art ou un pied-de-nez poétique. C’est pourtant ainsi que j’en conserve le souvenir.

Hacernos bien entre tanto mal, disait un graffiti devant mon immeuble ; Tal vez el secreto esté en quedarse en poco: lograrlo todo no da la felicidad, porque al tener acompaña siempre el temor de perderlo, disait don Mateo sous la plume de Delibes. En janvier à Madrid, (se) faire du bien face à tant de mal donnera le ton de la nouvelle année et révèlera que le secret du bonheur réside peut-être dans le fait de se contenter de peu, car tout avoir s’accompagne toujours de la peur de le perdre…

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#LuzParaLaCañada

Le 2 octobre 2020, l’entreprise Naturgy et le Gouvernement de la Communauté de Madrid décident de couper l’électricité à près de 4 000 personnes, dont 1 800 enfants, qui vivent désormais dans l’obscurité. Cela se passe à la Cañada Real Galiana, à 12 kilomètres de la capitale, le long de l’autoroute M50 : le plus grand bidonville d’Europe occidentale.

Quinze mois plus tard, le courant n’est toujours pas rétabli. Il y a un mot pour ça en espagnol : vergüenza.