#HolaBarcelona — Journal de juillet

Un mois pour nourrir l’esprit et guérir le corps… ou serait-ce le contraire ?


Voici #HolaBarcelona — Journal de juillet

#HolaBarcelona — Journal de juillet

Mistral — #HolaBarcelona Journal de juillet

Après avoir partagé un court extrait de mon concert de New York et souhaité me reposer, il faut admettre que le mois de juillet a débordé d’activités…

Dès le premier jour, je suis allé écouter de jeunes musiciens sud-américains, l’Ensemble Joven de Valparaíso. J’ai beaucoup apprécié les différentes pièces au programme, en particulier celles composées par les membres de l’ensemble sur des poèmes de Gabriela Mistral, à l’occasion du centenaire de son recueil de poésies Desolación. Je retiendrai la ferveur et la grâce de La Maestra Rural (Manuel Saguriée y Ayline Tapia), «alma hecha para volcar aljófares sobre la humanidad» ; et, surtout, la magnifique Canción de los que buscan olvidar (Matías Jiménez) :

Al costado de la barca 
mi corazón he apegado, 
al costado de la barca, 
de espumas ribeteado. 
Lávalo, mar, con sal eterna; 
lávalo, mar, lávalo mar, 
que la tierra es para la lucha 
y tú eres para consolar.
(…)

Canción de los que buscan olvidar, Gabriela Mistral

L’espace d’un concert, j’ai été transporté de l’autre côté de l’océan où j’ai retrouvé Gabriela Mistral et Valparaíso.

Pin Pon — #HolaBarcelona Journal de juillet

Ensuite, les questions de santé devinrent incontournables. Dès la minute où j’ai pu régulariser ma situation à Barcelone, j’ai demandé ma carte de santé (en 24 heures, j’avais déjà mon code d’accès personnel, tandis que je lutte encore pour télécharger mon dossier français…) et découvert le système de soins local. Je dois dire que j’ai été impressionné ! Je consulte pour la 1e fois dans un centre de santé à Barcelone, une expérience si positive que je me dois de la mentionner. Tant le portier, que le personnel d’accueil, les infirmières, le médecin, la propreté du lieu et la modernité du système, tout a été impeccable. Décidément, la France a beaucoup à apprendre de son grand voisin… Alors, merci ! (Parce que quand les choses vont bien, il faut aussi le dire.) Au même moment, puisque j’évoquais le Chili, j’apprends que son nouveau président, Gabriel Boric, a annoncé la fin du ticket modérateur dans le système de santé public. Cette mesure, qui entrera en vigueur le 1er septembre, bénéficiera à plus de 5,3 millions de personnes.

Puis, j’ai reçu une convocation pour un rendez-vous à mon hôpital référent, l’Hospital del Mar. Comme son nom l’indique, il est en bord de mer et s’y rendre représente une balade d’une quinzaine de minutes le long de la plage. Là, un petit bémol en ce qui concerne la médecin qui m’a été attribué. J’ai eu l’impression d’être revenu 30 ans en arrière et de n’être qu’une source de données informatiques. Je n’ai pas été ausculté, on ne m’a pas demandé comment j’allais, bref, toute la partie humaine de la relation soignant/patient a été omise. Je laisserai encore deux chances à cette médecin, avant de demander un changement. Heureusement, à la pharmacie, le jeune Agustí s’est mis en quatre pour me faciliter le processus et nous avons même parlé en catalan !

J’ai donc repris le chemin de la santé et dois à présent recouvrer mes forces. Peut-être était-ce dû au traitement, à la sensation de pouvoir enfin lâcher prise, toujours est-il que j’ai ressenti le besoin de dormir énormément. L’épidémie de variole du singe a également eu un impact, surtout psychologique. Quand je parlais d’un retour en arrière de 30 ans, j’ai retrouvé le goût amer de la période SIDA, la stigmatisation d’une frange de la population, la crainte d’être contaminé. L’état d’urgence commence à être déclaré dans les grandes villes alors que l’OMS a activé son plus haut niveau d’alerte. On attend la vaccination avec impatience !

¡Olé! — #HolaBarcelona Journal de juillet

Cette sensation de fatigue m’a beaucoup fait réfléchir, la perspective d’avoir donné mon dernier concert à New York aussi. Deux projets extrêmement intéressants se sont présentés, dans deux institutions prestigieuses de Barcelone. Je me suis attelé à la préparation des auditions, pour finalement y renoncer. Je ne me sentais plus capable (ou pas sur le moment, du moins) d’affronter le processus de sélection et, un soir, je me suis assis en me disant que, peut-être, ce chemin professionnel se terminait. J’ai eu la chance d’en discuter avec mon ami Daniel, qui, en homme de théâtre, m’a fait relativiser les choses…

Les cours de chant continuent ; je travaille chaque semaine avec un élève qui me surprend par son sérieux et sa capacité à intégrer les préceptes. Cela m’oblige à rechercher des solutions, à avancer dans la manière de transmettre. Pour cela, rien ne vaut la découverte de nouveaux talents et voir ce qui se fait dans le milieu artistique. Avec ÒH!PERA, le Liceu proposait quatre œuvres de petit format en création mondiale. Cette initiative est si fantastique (citez-moi une maison d’opéra qui en fait autant…) qu’il faudrait l’ouvrir au plus grand nombre. Les quatre ouvrages sont montés en collaboration avec des écoles de design locales (notamment le Disseny Hub Barcelona, situé dans mon quartier de Poblenou) et bénéficient d’Àlex Ollé comme mentor.

Je me faisais une joie d’entendre à nouveau la mezzo Helena Ressurreição dans Shadow. Eurydice Says (Núria Giménez-Comas), mais c’est The Fox Sisters, du compositeur Marc Migó, qui m’émerveillera (comme la presse, unanime). Ce jeune homme, né à Barcelone en 1993, a un talent fou et une grande maîtrise de son art. À n’en pas douter, il est promis à une grande carrière ! Mention spéciale à Irene Delgado-Jiménez (une direction d’orchestre attentive et précise), Sílvia Delagneau (pour son ingénieuse mise en scène), le BAU, Centre Universitari d’Arts i Disseny de Barcelona (devant lequel je passe le matin) et évidemment, les chanteurs Natàlia Sanchez, soprano, Cristina Tena, mezzosoprano, et Pau Camero, baryton.

La relève est assurée, ce spectacle un dimanche en fin de matinée m’a inspiré. Je suis ravi de voir que l’art lyrique se développe et ce fut un privilège que d’y assister.

En juillet, Marc Migó sera l’une des révélations parmi d’autres compositeurs espagnols : il y aura ses collègues de la session au Liceu, José Río-Pareja (Entre los árboles), Fabià Santcovsky (L’ocell redemptor) et Núria Giménez-Comas déjà citée (Shadow. Eurydice Says), mais aussi Ruperto Chapí, Amadeu Vives, José Serrano (fantastique compositeur de Valence), Manuel Fernández Caballero, et Federico Chueca (concert de zarzuelas par la Banda Municipal de Barcelona, direction grassouillette de Carlos Ramón à la Plaça del Rei). Ce répertoire gagnerait à être joué davantage, notamment dans les concerts du Nouvel-An, entre valses et polkas… Je retrouverai la Banda pour un autre concert gratuit dans les jardins du Recinte modernista de Sant Pau, lieu magnifique de la cité. Cette fois, le programme est consacré aux danses. J’attendais l’œuvre de Benjamin Britten et Lennox Berkelet, Montjuic, suite de danses catalanes op. 12, mais encore une fois, c’est un compositeur vivant qui m’intéressera davantage : Xavier Pagès-Corella (né à Sant Pere de Ribes en 1971) et ses Grotesque Variations. Autour de lui, des danses signées Agustí Borgunyó, Miguel Asins Arbó, et Joaquim Serra, dirigées de main de maître cette fois par José R. Pascual-Vilaplana. Je craignais de ne pas être suffisamment en forme pour me rendre au concert, mais j’ai finalement marché jusqu’à Sant Pau, et au retour je me dis que ma force revenait peu à peu…

Dernier concert classique du mois, partagé avec ma camarade de classe Lourdes, Das Lied von der Erde (Mahler) au Teatre Grec. Un ténor bien héroïque, une mezzo au timbre velouté, un chef en t-shirt, un orchestre OCB toujours à la hauteur, des projections superflues, l’osmose parfaite de la voix et de la flûte de Paco López avec lequel j’aurai le plaisir de parler entre deux verres de Cava. Non, il n’y a pas de selfie avec Paco, je ne suis plus un ado. En revanche, vous pouvez aller (re)lire ce que j’en disais en mai.

Pop corn — #HolaBarcelona Journal de juillet

Les soirées d’été à la fraîche, sous le ciel étoilé de Barcelone, c’est vraiment molt bonic ! Dans les jardins du Palau Montjuic, mollement allongé sur un transat, je déguste le concert d’Anna Tréa et le désormais célèbre Alcarràs (Carla Simón · Espagne · 2022), avant le concert de Los Carosones et Call me by your name (Luca Guadagnino · Italie ·  2017). En contrebas de la falaise mouille le ferry de la GNV, celui-là même qui me transporta à Tanger, au début de #Back2Africa. J’ai bien envie de remonter à bord… 

Fou — #HolaBarcelona Journal de juillet

En pleine canicule, les musées offrent un havre culturel climatisé, souvent gratuit ! En tant qu’ami de la Fundació Antoni Tàpies, je serai invité à Francesc Tosquelles Com una màquina de cosir en un camp de blat au Centre de Cultura Contemporània de Barcelona (CCCB). La visite est guidée par Joana Masó, co-commissaire de l’exposition ; on ne peut pas faire mieux, mais on sera resté jusqu’à la fermeture des lieux, tant ses explications furent passionnantes. 

#HolaBarcelona Journal de juillet

J’ignorais tout de la figure, l’œuvre et l’environnement politique et artistique du psychiatre catalan Francesc Tosquelles, qui a révolutionné les pratiques médicales de son temps et transmis un héritage culturel novateur et surprenant, méconnu de la plupart.

Exilé en France en 1939, Francesc Tosquelles s’attaque aux racines sociales de la maladie mentale et révolutionne le fonctionnement du centre psychiatrique par une pratique qui lie politique, expérimentation clinique et culture. Le sanatorium de Saint-Alban devient un refuge pour les artistes d’avant-garde, qui cohabitent avec les malades, les paysans, les religieuses, les médecins et les infirmières. Tosquelles ouvre l’hôpital psychiatrique à de nombreuses pratiques artistiques, favorisant le lien social des malades et humanisant la vie de milliers de personnes. Il fut un pionnier dans l’introduction de tâches d’autogestion, de commissions et de clubs de patients hospitalisés, dans la formation des soignants, dans l’expérimentation du théâtre, du cinéma et de l’écriture, dans la création de périodiques muraux et de journaux internes, dans l’introduction d’ateliers d’imprimerie et d’ergothérapie.

Good shit — #HolaBarcelona Journal de juillet

Dans le Pati de les Dones, la cour du CCCB, on installe une grande scène pour accueillir Furiasia 2022, le Festival d’arts scéniques des diasporas asiatiques. En attendant que débute la soirée, je retourne faire un tour au MACBA, j’admire les skaters qui virevoltent le long de la peinture murale de Keith Haring, je pense aux habitants de ce lieu éminemment bruyant. Ils ont même installé une gigantesque affiche pour sensibiliser, mais qui s’en soucie ? Après avoir installé des sonomètres pour mesurer les décibels, le gouvernement d’Ada Colau l’admet : « l’évidence indique qu’il est nécessaire d’agir pour minimiser la gêne qu’ont les voisins de ces zones. » On croit rêver, mais on ne dort toujours pas dans ma zone, où durant 85,7% des nuits analysées, le niveau sonore dépassera les 80 db (niveau risque). J’insiste en faisant remarquer qu’à 100 db (une discothèque, un concert de rock, comme le Razzmatazz qui partage les mêmes murs), le seuil de danger (90 db) est franchi et frise avec celui de la douleur (120 db). La limite recommandée à Barcelone de nuit, dans une chambre à coucher, est de… 30 db. Tranquillisez-vous bonne gens, l’administration de Sant Martí prend des mesures : les échoppes d’alimentation si pratiques dans ma rue seront fermées entre 22 heures et 7 heures, du mercredi au dimanche ! Interdire le petit commerce de proximité, c’est tout ce qu’ils ont trouvé pour lutter contre le bruit… (insert exploding head emoji)

Rasa — #HolaBarcelona Journal de juillet

De la rage, il y en avait aussi en ouverture de Furiasia 2022, de la rage poétique et guitareélectrique, en castillan très cervantesque (ça m’impressionne toujours d’entendre des asiatiques, émigrés de deuxième génération, parler ainsi) entrecoupé de mandarin (ou était-ce du cantonais, du wu ?). Deux jeunes femmes (Paloma Chen et Yan Huang) se relaient sur scène pour déclamer des textes autobiographiques sur le ressenti de cette population souvent née en Espagne de parents chinois, comment elles se faufilent entre traditions ancestrales et besoin de liberté occidentale.

Festival Furasia 2022

Mais c’est l’intervention de Vignesh MelwaniYoshi Sislay qui m’intéresse tout particulièrement. Tandis que Yoshi, un artiste japonais installé à Barcelone depuis 2004, crée à partir de ce qu’il voit et ressent et de ce qui l’éclaire, Vignesh (qu’on ne verra pas durant toute la performance, caché par le piano et oublié par le cameraman…) improvise. C’est toute l’Inde qui me revint, l’art de la danse et des bardes de style kathak, la voix si belle aux sargams classiques, aux harkats hindoustanis ; je suis resté hypnotisé, heureux et gorgé de rasa, incognito au milieu d’une diaspora asiatique. J’irai le féliciter et le remercier, en hindi, à la fin de son intervention. Quand un artiste se produit (ou publie un extrait de sa prestation), il n’entend pas les compliments, mais il ressent la gratitude du public. (J’dis ça, j’dis rien.)

Shantay — #HolaBarcelona Journal de juillet

Je ne suis plus prof de chant en Inde, ni même chanteur à Barcelone. Je m’occupe autrement, en me plongeant plus profondément encore (tiens !) dans mon apprentissage de l’arabe (c’est difficile), en allant chercher des livres à la bibliothèque (les Poemes de mar, de Joan Salvat-Papasseit, la Correspondència a l’exili, entre Pau Casals et Andreu Claret, et des archives historiques de Poblenou qui dévoile 150 ans d’histoire de mon quartier). Je me suis aussi pré-inscrit au niveau E1 de catalan et, après mon diplôme à distance de Cante Flamenco Tech, j’irai étudier sur les bancs de l’UPF, l’Universitat Pompeu Fabra Barcelona. Le campus de la Ciutadella est à deux pas de la maison, c’est là que se donnent les cours en Humanités (philosophie, art et littérature)…

Juillet à Barcelone, un mois pour nourrir l’esprit et guérir le corps… ou serait-ce le contraire ? La dernière soirée m’a en tout cas bien démontré qu’on réactualise du vieux sans problème, il suffit de le vouloir. Quand on s’installe dans un nouveau lieu, il arrive un moment où l’on se souvient d’avoir été là exactement un an auparavant. Les souvenirs resurgissent, ce goût délicieux du déjà-vécu nous remplit. L’an dernier, j’étais tombé par surprise sur un songe d’une nuit d’été, en plein air dans le Parc de l’Estació del Nord. C’était gratuit, ça rigolait fort, je me suis assis et j’ai assisté à la représentation sans trop comprendre le texte en catalan. Cette année, la Companyia Parking Shakespeare a remis le couvert avec Nit de Reis (une nuit des rois façon catwalk race et drag kings, chevelures bleues et strings dorés). C’était génial, hilarant, très bien fagoté et je peux maintenant dire : comme chaque année ! Vivement juillet 2023…

#HolaBarcelona Journal de juillet 2022