#HolaBarcelona — Journal d’août

Voyager loin, sans quitter Barcelone…


Voici #HolaBarcelona — Journal d’août

#HolaBarcelona Journal août 2022

Voyager au cinéma

Première escale : l’Italie, avec I soliti ignoti (Mario Monicelli · 1958 · 100’)

Commençons par un film qui aborde le thème du vol raté, des personnages marginalisés, des perdants, mais sous l’angle de la comédie. Une distribution spectaculaire (Gassman, Mastroianni, et le clown Totò), et une sélection de gags d’anthologie qui nous donne un divertissement de haut… vol.

Deuxième escale : les États-Unis, avec To Kill a Mockingbird (Robert Mulligan · 1962 · 129’)

Gregory Peck a remporté un Oscar du meilleur acteur pour son interprétation : un avocat épris d’humanité défendant un homme noir accusé du viol d’une femme blanche dans une petite ville en Alabama, dans les années 1930.

Le 28 juillet 2022, en Alabama, un autre homme noir était exécuté… Il fallut plus de trois heures aux bourreaux pour trouver une veine et tuer Joe Nathan James Jr, âgé de 50 ans. Bien que les proches de la victime aient explicitement souhaité qu’il soit épargné, la gouverneure Kay Ivey s’y opposa et autorisa l’exécution. On comprend bien pourquoi To Kill a Mockingbird devrait être au programme de toutes les écoles américaines…

Troisième escale : la Thaïlande, avec Sud sanaeha (Apichatpong Weerasethakul · 2002 · 125’)

Hypnotique et énigmatique, Sud sanaeha est une célébration sereine du plaisir qui suit trois personnes sentimentalement désorientées en Thaïlande. Un voyage en voiture et un pique-nique dans la jungle mènent à une journée de passions charnelles où le temps s’arrête jusqu’à ce qu’ils trouvent ce moment précis et fragile où le bonheur émerge.

Bon, le temps s’est arrêté très, trop longtemps à mon goût. Mon bonheur fut d’émerger de la salle avant la fin et d’aller déguster la bière offerte à La Monroe. Là, je me suis remémoré ma Thaïlande, hors du tourisme de masse… Mon arrivée en barque de pêcheur à Ko Phi Phi avant la ruine de ce paradis par les tours-opérateurs, mon séjour dans la hutte du même pêcheur, les brochettes de poissons-chats, les nattes sur le sol, partagées avec les amis locaux, le talc Prickly Heat (dont je rêve pour soigner ma Miliaria Rubia du moment)…

Regardez plutôt L’Odeur de la papaye verte (Mùi đu đủ xanh · Trần Anh Hùng · 1993), dont je garde un souvenir moite et languissant. Véritable hommage à la culture du silence, la bande sonore (j’avais même acheté le disque à l’époque) me faisait voyager loin, dans ce Viêt Nam que je ne connais pas (encore)… 

La quatrième escale de ce voyage cinématographique me fit doucement sourire : Casablanca – Marrakech en bus, à travers le regard très anglo-saxon d’Alfred Hitchcock. Je n’avais encore jamais vu The Man Who Knew Too Much (1956 · 120’), – ni sa version initiale de 1934 -, dans lequel un garçon est enlevé après que ses parents aient été témoins d’un meurtre pendant leurs vacances au Maroc. J’ai tenté, sans succès, d’apercevoir le caméo traditionnel du réalisateur. Il faut dire que c’était difficile : environ 26 minutes après le début du film, Hitchcock est à gauche de l’écran, dans cette scène en studio (et ça se voit !) Truffée de clichés jusqu’à la black face du mystérieux agent français, nous avons là une vision coloniale du Maroc occupé, entre coutumes religieuses, culinaires et sociales que survole de très haut la famille-modèle américaine (insupportables, tous les trois).

Le voyage FilmoTeca prit fin à Paris, avec Montparnasse 19 (France · Jacques Becker · 1958 · 115’) Un récit des derniers mois de la vie d’Amedeo Modigliani, un peintre pauvre, alcoolique et tuberculeux dans le Montparnasse d’après-guerre. Gérard Philipe donne l’une des meilleures performances de sa carrière dans ce projet de Max Ophuls. Becker a abandonné la description facile au profit d’une réflexion sur la solitude qui n’était pas du tout comprise à l’époque de sa sortie.

J’y ai découvert que Gérard Philipe a deux profils totalement différents selon l’angle de la caméra, qu’Anouk Aimée est d’une beauté hypnotisante, et que Lino Ventura glace le sang à chacune de ses brèves apparitions pour culminer dans la scène finale. 

La grande maîtrise de l’intimité, le lyrisme et la description précise d’une société et d’une époque (1919) invite dans la discussion ce qu’en disait Guillaume Apollinaire cinq ans plus tôt :

Le quartier Montparnasse, du témoignage de l’habitant des quartiers environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d’autrefois, celui des artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des haschischophages, des premiers opiomanes et des sempiternels éthéromanes ; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art) qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes parisiens, ou, d’ailleurs, tous ceux-la ont émigré sons forme de cubistes, de Peaux-Rouge, de poètes orphiques.

Guillaume Apollinaire – La vie anecdotique, Mercure de France – 16 mars 1914

Allez, je vous inclus el (e)tráiler en version espagnole, parce qu’il résume sans tout révéler (contrairement à celui de Gaumont) :

Voyager dans le passé

Comme l’écrit (toujours de manière passionnante) Fabien Ribery : « Il faut aimer Apollinaire dans toute sa complexité, ou ne pas l’aimer vraiment. »

On sait mon attachement pour Apollinaire, qui figurait en bonne place dans mes programmes de récitals. J’irai jusqu’à commander une version complète de son Bestiaire ou cortège d’Orphée (30 poèmes). La première fut donnée le 25 avril 1992 à Monte-Carlo dans le cadre du Festival Printemps des Arts, enregistré et diffusé en direct par Radio-France (encore un enregistrement dont je ne dispose pas). En réalité, je chante 26 poèmes mis en musique (avec Marcelle Dedieu-Vidal au piano) et déclame les 4 interventions d’Orphée. La page de l’encyclopédie interdite ne cite pas mon nom, mais indique bien les compositeurs que j’avais choisis (en plus de Poulenc et Honegger) pour compléter le cycle : 

  • May Breguet (1916 – 2006) : Bestiaire, 1982 (adaptation de la partition originale pour ma voix)
  • Alain Corbellari (1967) : Bestiaire bis en 1991 (commande personnelle)
  • Rachel Laurin (1961) : Bestiaire op. 22 en 1992 (commande personnelle)

Vous ferez bien un voyage dans le passé ? Demandez le programme à la belle photo (Cardiff Singer of the World 1991) et aux notices explicatives bien tournées. Cette année-là, les autres Jeunes Solistes étaient Philippe Cassard, Emmanuel Pahud, et Nathalie Dessay. Voilà.

Pause-café avant de poursuivre ? Je vous emmène au Pérou.

Voyager au musée

Cinq expositions gratuites, pourquoi s’en priver ? À l’Arxiu Fotogràfic de Barcelona, on verra tout d’abord La ciutat davant la càmera. Imaginaris urbans al s.XIX

Les processus de modernisation induits par l’industrialisation et la révolution bourgeoise au XIXe siècle ont soumis la ville de Barcelone à une transformation intense qui a modifié son imaginaire civique et sa forme urbaine. La photographie a joué un rôle clé dans cette métamorphose et le regard photographique sur la ville a été un élément moteur de sa modélisation et de sa mise en œuvre, car il a rendu visibles les discours et les idées sur Barcelone qui finiraient par s’imposer grâce à la circulation et à la distribution de ses images.

Quoi de mieux, pour célébrer la Journée mondiale de la photographie, que de découvrir l’espace KBr de la Fundación MAPFRE ? KBr est le symbole chimique du bromure de potassium, un sel utilisé dans le processus de développement de la photographie analogique. Sa principale fonction est de ralentir ou de retarder l’action de l’agent de développement afin d’empêcher la formation d’un voile dit chimique, ce qui permet d’obtenir une plus grande pureté du blanc de l’image. 

#HolaBarcelona Journal août 2022

Situé dans l’une des deux grandes tours visibles depuis ma plage, KBr accueille l’exposition Resonancias : une série particulièrement riche en auteurs américains classiques, pour chercher leur réverbération dans les pratiques photographiques contemporaines. Mais avant tout, il y eut l’exposition Bleda y Rosa : présentée pour la première fois, l’intégralité de l’œuvre de María Bleda et Jose María Rosa, l’une des références les plus marquantes de la photographie espagnole contemporaine.

Avec leurs photographies, les artistes ouvrent différentes brèches par lesquelles peuvent se glisser d’autres manières de voir, d’autres manières de se souvenir et de concevoir le passé, en dehors des canons et des institutions établis. En ce sens, leur travail rappelle la figure de l’ange de l’histoire de Walter Benjamin, qui regarde en arrière et contemple un avenir qui ne va pas vers le progrès, mais qui est complètement en ruines, avec seulement l’espoir qu’il puisse être reconstruit, peut-être avec un résultat différent.

J’ai énormément apprécié ce travail, les lignes, le cadrage (en laissant volontairement des parties importantes hors limites) ; les larges panoramas de nature, révélant parfois une présence humaine implicite, sous forme de tente ou d’habits abandonnés sur le sol ; la présentation en triptyques et les voix off lisant des lettres de Simón Bolívar, comme un écho à #Off2Sudamérica

Que dire de l’exposition Cervell(s) au CCCB ? Foisonnante, la première partie me laisse sur ma faim : le cerveau des hommes est-il égal à celui des femmes ? Je survole ces sections plus scientifiques et technologiques pour me concentrer sur les aspects philosophiques. L’esprit, la mémoire, la conscience, les émotions, le langage, voilà ce qui m’intéresse. Les questions essentielles font surface :

Peut-on développer un esprit complexe sans langage ? 

Le fait est que, si vous n’avez pas développé le langage, vous n’aurez tout simplement pas accès à une grande partie de l’expérience humaine et, si vous n’avez pas accès à l’expérience, vous ne serez pas en mesure de penser correctement.

Noam Chomsky

Quelle est l’origine de la conscience ?

És quan dormo que hi veig clar.

C’est quand je dors que j’y vois clair.

écrira Josep Vicenç Foix (1893 – 1987). Poète, journaliste et essayiste, membre de l’avant-garde littéraire catalane, il obtient en 1984 le premier Prix national des Lettres espagnoles. J’aurai l’occasion de le découvrir davantage dans les prochains mois, de l’étudier même…

J’ai été fasciné par l’extrait de Más allá del espejo (Joaquim Jordà · Barcelona · 2006). Ce documentaire, inspiré par un article paru en dernière page du journal El País, porte sur l’agnosie visuelle, un trouble caractérisé par l’incapacité à reconnaître des stimuli familiers et à leur attribuer une signification. Elle n’est pas due à des déficits sensoriels, mais à des lésions des zones associatives du cortex cérébral. Les personnes atteintes d’agnosie visuelle peuvent voir des objets mais ne peuvent pas les identifier ou les reconnaître visuellement. Ce serait trop long à détailler ici, mais imaginez seulement voir ce qui vous entoure, sans pouvoir identifier ce qui vous entoure. Des objets quotidiens, usuels que vous voyez clairement, mais sans savoir à quoi ils servent. Quelle est votre réalité ? Comment la percevez-vous ? Que signifie-t-elle ? 

Pourquoi je n’écris jamais pendant le voyage, mais toujours après ?

Les humains sont différents : notre cerveau n’a pas été créé pour graver les souvenirs dans la pierre, mais pour les transformer, en racontant à nouveau nos souvenirs.

Mira Bartok

Voilà qui me semble une transition idéale pour évoquer l’installation éphémère Farbalà, conçue par l’architecte et artiste Xevi Bayona en collaboration avec le Festival d’Interventions Efímeres A Cel Obert. Elle ondule au gré du vent, module constamment sa forme pour devenir une masse légère et mobile, capable de capter la lumière, de projeter différentes nuances de couleurs et de changer complètement la perception de l’espace. Absolument merveilleux… 

De Bayona, architecte catalan contemporain, à Gaudí, sans doute l’architecte catalan le plus connu et le plus influent du début du siècle en Espagne ? Entrez seulement… La Casa Vicens (déclarée patrimoine mondial de l’Unesco en 2005) est le premier chef-d’œuvre d’Antoni Gaudí et a semé les graines des œuvres ultérieures. Construite entre 1883 et 1885 comme maison d’été pour la famille Vicens, c’est ici qu’il a montré son talent inégalé.


Tout a un début. Les gens ont aussi un commencement. La Casa Vicens n’est pas un lieu, c’est le début : la première maison de Gaudí. Manifeste de la Casa Vicens

Sur le côté sud, Gaudí a écrit en 1885 «Sol solet vinam a veurer», en référence au soleil qui arrive le matin et qui nous rappelle la chanson populaire catalane pour enfants «Sol, solet, vine’m a veure» (Soleil, petit soleil, viens me voir). Je le savais avant la visite, et la guide à l’entrée en était toute étonnée !

En 1913, 28 ans après la construction de la Casa Vicens, les règles orthographiques du catalan actuel ont été définies : il a été établi que la manière correcte d’écrire le pronom faible de la première personne du singulier à l’impératif du verbe venir serait vine’m. (Je suis prêt pour commencer le niveau B1…)

Voyager en lisant

Tradition désormais établie, quand Mercedes vient à Barcelone, nous allons dans les librairies ! J’en parlais dans mon dernier chapitre #HolaMadrid, je suis retourné à Altaïr (toujours pas pu dépasser la section Barcelone) et dans l’autre, celle au personnel désagréable (mais j’en ai profité pour dévorer le dernier recueil de Rosa Font Massot ; l’attente n’était pas si longue que ça, je lis vite, même en catalan !) On profitera d’aller faire découvrir la Fundació Tàpies à Mercedes et les œuvres devant lesquelles Rosa Font Massot récita ses poèmes en mai dernier.

Voyager rapidement jusqu’à Montréal, ça s’est produit un matin : il n’était pas 9 h 30 que j’avais déjà commencé (et terminé) Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer, de Dany Lafferrière.

Enfin, je suis allé en pensée sur la Rambla, alors que se tenait la commémoration des attentats de 2017 à Barcelone et à Cambrils. Je lisais Correspondència a l’exili (Pau Casals et Andreu Claret), tout en écoutant El cant dels ocells

Voyager dans le futur

Pourquoi le passé, la mémoire, pourquoi l’avenir, le mouvement ?

Et les moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l’avenir, vers un avenir devenu lui-même le passé, nous y entraînant nous-même.

Marcel Proust

Mes prochains voyages prendront l’apparence d’un retour sur les bancs de l’université, et d’un bref #Back2Africa… Rendez-vous en septembre !

#HolaBarcelona journal août 2022