#HolaBCN — Marcher à Barcelone

Allegro ma non troppo ou poco largo ?


C’était probable : une ville en bord de mer, avec une offre culturelle et un climat plutôt clément, ne pouvait que me convenir. Je me suis en grande partie – et facilement – adapté à Barcelone. Je ne fais pas comme tout le monde, mais je trouve ma place dans la vie quotidienne de la cité. #HolaBCN Marcher à Barcelone

En revanche, il y a un paramètre qui m’échappe encore : le rythme de mon pas. Cela peut vous sembler étrange, mais je marche souvent et je note depuis longtemps qu’il y a des différences selon les lieux. À Barcelone, je ne suis pas encore parvenu à trouver la cadence locale, sinon idéale.

Adagio rallentando en Afrique

Ce continent commence à laisser son empreinte sur moi. Je m’oblige à abandonner l’agitation indienne pour adopter la nonchalance africaine, je ralentis mon pas en marchant.

#Off2Africa 21 Saint-Louis Sénégal
#Off2Africa 51 Bissau Guinée
#Off2Africa Jour 51 Bissau – Rio Nuñez Guinée

Allegro stringendo à New York

On y marche vite et de manière très codifiée ; j’adopte ce tempo dès que je pose le pied à New York. C’est totalement inconscient, il m’arrive de ne m’en rendre compte que des jours plus tard. 

#Off2NYC juin 2022

Allegro ma non troppo ou poco largo à Barcelone ?

Ici, la foule se déplace à un rythme et d’une manière qui m’échappent. Les hordes de touristes ne facilitent pas les choses, tout comme les autochtones tête penchée sur leur portable qui n’ont aucune notion de partage de l’espace, ni de la vie en commun. Écartons-les de l’étude. Dans un quartier relativement local, hors chemins touristiques, je ne parviens pas encore à adopter un rythme fluide. Je suis souvent trop rapide ; quand je m’en aperçois et que je ralentis volontairement, je me sens en décalage avec mon tempo intérieur. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup, comme chantait l’autre. L’exercice de la marche, que je pratique et fais pratiquer dans les stages de chant ou répétitions de théâtre, permet justement d’identifier la pulsation intérieure et extérieure, pour trouver un équilibre.

iktsuarpok a 2015 production by gillesdenizot

Pour Tàpies, le pied est quelque chose d’humble et de passif, lié davantage à la matérialité de la terre qu’à la spiritualité de la pensée. Dans Matèria en forma de peu (1965), le pied ne représente pas une surface laconique et attrayante, mais plutôt quelque chose de sale et de gonflé, apparemment couvert de cors et de cicatrices. Il ne semble plus être « utile » et s’oppose donc à toute idéologie de la production.

Perejaume. Caminar, 2021 | © CCCB, 2022 Aleix Plademunt

Cette œuvre figurait dans l’exposition Tosquelles au CCCB, dont je parlais en juillet ; elle était présentée dans le même espace que Caminar, de Perejaume, l’artiste ambulant… On nous invitait à nous déchausser et à fouler l’installation faite de morceaux de liège, selon le principe du dret a la deambulació (le droit de marcher, selon Tosquelles). Il ne fallait pas me pousser, j’ai tout de suite compris l’intention et me suis adonné à l’expérience comme un gamin.

Vers 1947, Tosquelles formula une idée à laquelle il se réfèrera tout au long de sa vie : il proposa de déplacer l’expérience cognitive, souvent située dans le cerveau, vers les pieds.

Quand on marche dans le monde, ce n’est pas la tête qui compte, ce sont les pieds.

Francesc Tosquelles (Reus, 1912 – Granges-sur-Lot, 1994)

Il dit surtout que l’exil s’inscrit sur les pieds car ce sont les pieds qui traversent les frontières.

#HolaBCN Marcher à Barcelone

Marcher, déambuler, flâner… un thème que j’affectionne, en particulier chez Rimbaud, Thoreau, ou Pessoa. Il y a le poète Lluís Calvo et son art del vagareig (art du vagabondage), la déambulation étant la première des trois formes de lutte sociale. Il y a aussi Frédéric Gros, un professeur de la marche, un philosophe de la marche, auteur de Marcher, une philosophie. Marcher, dit-il, c’est « explorer le mystère de la présence. Présence au monde, aux autres et à soi-même… La marche nous émancipe de l’espace et du temps, de la… vitesse. » L’auteur ira jusqu’à définir l’inutilité de la marche : inutile car il n’est pas possible de commercialiser les kilomètres parcourus, elle ne produit rien qui puisse être vendu, c’est donc du temps perdu en termes économiques. Marcher implique d’être en marge des mondes civilisés, en marge de ceux qui travaillent, des autoroutes et des exploiteurs. En marge, en effet, des gens sérieux.

#HolaBCN Marcher à Barcelone © GILLESDENIZOT 2021
#HolaBCN Marcher à Barcelone © GILLESDENIZOT 2021

Tiens, ça me rappelle un article TimeOutBCN au sujet de deux applications qui paient ses utilisateurs… pour marcher ! J’apprends aussi ce matin que Les enfants japonais ne marchent pas comme les autres. (Et on ne sait pas vraiment pourquoi.) L’article Slate est pompé sur l’original Vice, lui-même basé sur les résultats d’une étude récente.

Bref, cela ne m’avance pas plus. Le tempo de la marche à Barcelone reste vague (j’ai envie de dire tiède). Je suppose qu’il en va de l’identité catalane, une sorte de tempérance, un manque d’enthousiasme, une certaine indifférence peut-être ? Il me faudra marcher encore, me frotter davantage à ce problème, pour pouvoir m’y promener à mon aise…

#HolaBCN Marcher à Barcelone