#HolaBCN — Tisser en open source

De fil en aiguille, au MACBA


Trois femmes, et moi dans le labyrinthe de lectures, de toiles tendues, de fils tissés, de Barcelone… #HolaBCN — Tisser en open source

J’ai attendu la visite de mon ami Frans, le créateur de textiles et de tapis, pour aller découvrir l’exposition Teresa Lanceta. Teixir com a codi obert au MACBA. Mais comme Frans n’est pas venu, j’ai fini par y aller hier.

Orientons-nous :

Teresa Lanceta. Teixir com a codi obert comprend un vaste ensemble de pièces tissées, de toiles, de peintures et de dessins qui, avec les écrits et les impressions de Lanceta sur son séjour dans le Raval et sur les longues périodes qu’elle a passées au Maroc, révèlent les multiples facettes de l’artiste et son parcours des années 1970 à aujourd’hui.

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Dès le début des années 1970, Lanceta opte pour le tissage comme forme d’expression artistique, brouillant les frontières entre ce qui est considéré comme de l’art et de l’artisanat. Elle s’intéresse aussi aux traditions et aux modes de vie associés au tissage, une forme de création qui fonctionne sans dessin préalable et dans laquelle la figure et le fond sont développés simultanément. À travers les textiles, Lanceta a découvert une source ou un code humain primitif et est entrée en contact avec les cultures de différents groupes sociétaux tels que les peuples roms et les tisserands nomades marocains, incorporant leurs traditions artistiques et leurs modes de vie dans un dialogue avec son propre travail.

D’immenses tapisseries pendent des cintres, représentation théâtrale antique, créant un labyrinthe d’allées à travers lequel je déambule. Je m’attarde sur les revers des œuvres, je suis des yeux les fils de laine ou de coton que l’artiste a tissé, et en défais mentalement les nœuds. Le tissage relie des manières d’être, de penser et d’habiter le monde, ainsi que des rites. Combien d’heures auront été nécessaires pour produire un tel ouvrage ?


Teresa Lanceta, Granada oro (2002), coton, laine – taffetas – 140 x 195 cm

Dans la deuxième salle cohabitent la tradition textile du Moyen Atlas, les tissages des femmes berbères, la notion de collectivité. D’un côté, la natte arabe الخمرة al-khumra, de l’autre, le tapis espagnol alfombra ; tout l’art précieux musulman en terre chrétienne au XVe siècle. Je note la pièce Granada oro (2002), coton, laine – taffetas – 140 x 195 cm, comme un hommage au riche temps d’Al-Andalus et sa culture hispano-arabe, à l’Albaícin gitan…, mais aussi la perte de cet âge d’or à l’arrivée des Rois catholiques et les persécutions des juifs et des musulmans, dès 1492.

Évolution ineluctable, la troisième salle : Esperant el demà (En attendant l’avenir) témoigne de la vie de Teresa Lanceta dans le Raval barcelonais, l’ancien Barri Xino où elle habita entre 1969 et 1985. Le Raval en tant que concept géographique, mais aussi le lieu des diasporas : autrefois des Andalous, des Estrémègnes et des Galiciens, aujourd’hui des Pakistanais, des Indiens (et non des Hindous…) et des Philippins.


Teresa Lanceta, Era mi casa (1992), tempera et fils sur toile – peinture et couture – 114 x 146 cm

Entre 1992 et 2007, Teresa Lanceta explore l’idée de la cassure, des choses détruites, du rafistolage. Dans cette série Telas cosidas, un tableau m’attire irrésistiblement. Pourtant, l’aimant ne vient pas de ses coloris, mais plutôt de son titre : Era mi casa (1992), tempera et fils sur toile – peinture et couture – 114 x 146 cm. Cela me fait penser à l’exposition Objets blessés (Musée du Quai Branly, 2007) et le kintsugi que j’évoquais à Bamako.

Le tissage m’a attrapé, et il l’a fait d’une manière radicale, absolue, au-delà des résultats et des conséquences. En échange, il m’a aidé à pénétrer dans le temps unitaire, celui qui persiste dans le temps mesuré.

Teresa Lanceta (2013)

De fait, l’exposition ne suit pas d’ordre chronologique ; elle propose une approche à une série de projets qui tissent peu à peu une narration dont l’objectif est de fixer la voix de l’artiste. Je ne visite jamais les musées audioguides sur les oreilles, j’ai suffisamment de voix désireuses de se faire entendre… Parmi elles, ce jour, la voix d’Ariane/Ariadne/Ariadna.

Thésée dévidera le fameux fil d’Ariane afin de retrouver son chemin à travers le labyrinthe dans lequel est enfermé le Minotaure. Ariadna abandonada sur l’île de Naxos, un mythe développé par Nietzsche et exploré par Victoria Cirlot. Qui est-elle ? Ma future professeur à la Pompeu Fabra, dont le cours de Literatura Comparada au premier trimestre me fera confronter des passages littéraires appartenant à des œuvres situées dans des périodes chronologiques éloignées : entre l’Antiquité et le Moyen Âge, et le monde moderne.

Trois femmes, et moi dans le labyrinthe de lectures, de toiles tendues, de fils tissés, de Barcelone… 

De fil en aiguille, me voici donc entre Lanceta, Cirlot et la troisième femme : Àngels Ribé, pour laquelle le MACBA organisa en 2011 la rétrospective… In the LabyrinthLaberint, une œuvre en plastique jaune transparent, est une sculpture participative qui explore la relation entre l’objet, le corps et l’environnement.

Vista de l’exposició ‘En el laberint. Àngels Ribé, 1969-1984’, 2011-2012

Considérée comme l’une des artistes conceptuelles les plus importantes de Catalogne, Àngels Ribé (Barcelone, 1943) a commencé à se faire connaître à la fin des années soixante avec des actions, des installations et des performances centrées sur le corps et l’espace. (…) La production artistique de Ribé a été régie par la lutte contre le sexisme des années soixante-dix, une époque où le travail créatif des femmes artistes était encore largement inaperçu. Pendant un certain temps, elle a signé sous le nom de A. Ribé pour éviter toute idée préconçue sur son identité sexuelle. Les actions de Ribé étaient basées sur son propre corps et sur l’espace comme éléments de recherche et d’expérimentation.

Sous le titre 3 punts 2 (1972), le MACBA expose deux photographies de 60,8 x 66,3 cm chacune. Là, le propre corps de l’artiste devient la ligne perpendiculaire d’un triangle rectangle tandis que son ombre en forme la base. Cette figure féminine, abandonnée en un lieu qui n’est pas le sien, tendue vers l’horizon, m’a fait penser aux héroïnes qui attendent un hypothétique retour du héros (Cio-cio-san, Ariadne, Brünnhilde… iktsuarpok, quand tu nous tiens !) Reproduction gestuelle, rituel cérémonial, mythe visuel que l’on retrouve dans la figure de l’Ariadna durmiente, objet du livre de Victoria Cirlot, et auquel répond peut-être l’installation Can’t Go Home (Àngels Ribé, 1977) ; une réflexion sur la dualité, sur la possibilité de faire ou de ne pas faire quelque chose. Elle oppose le passé et le futur, la réalité et le monde des rêves, la mémoire et le désir.

Le cours Literatura Comparada a pour objet l’initiation à la méthode comparative dans la littérature de différentes périodes (antiquité/moyen-âge vs. modernité). L’étudiant devra apprendre non seulement les contenus de la matière, mais fondamentalement devra extraire une méthode comparative qui permettra de mettre en évidence les éléments communs qui permettent leur comparaison, ainsi que les différences dérivées des différents paradigmes historiques.

En fin de trimestre, il faudra notamment choisir deux fragments littéraires (l’un antique/médiéval, l’autre moderne) puis les comparer en 2 000 mots. Je vois d’un assez bon œil le travail qui servira au professeur pour évaluer l’étudiant…

Au sortir de l’exposition #TeresaLancetaMACBA, je suis allé à la Librairie La Central pour acheter ‘Ariadna abandonada’, Nietzsche trabaja en el mito. Perdu dans ce labyrinthe de livres, je demandai à une jeune femme de m’orienter :

« C’est organisé par ordre alphabétique, non ? Cirlot… C ?
– Oui, mais dans ce cas-là, Nietzsche gagne ! » Et de me sortir l’ouvrage de la section N…

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