#Off2Africa Jour 80 Conakry Guinée

#Off2Africa Jour 80 Conakry Guinée © GILLESDENIZOT

Lundi 13 février 2017
Le vol quotidien pour Paris attendra car droit devant moi coule le Niger…

Dans le chapitre « Le sel et l’or » (Ébène, Aventures africaines), Ryszard Kapuściński relate l’épisode d’un jeune Norvégien qui souffre terriblement de la chaleur de Bamako et qui passe son temps sous l’unique douche du centre d’accueil. « Pour les gens qui viennent d’Europe, un facteur psychologique vient s’ajouter à ce phénomène climatique : ils ont l’impression d’être au fond de l’enfer, loin de la mer, loin des terres plus tempérées. Ce sentiment d’éloignement, d’enfermement, d’emprisonnement rend leur sort encore plus pénible. Bref, à moitié étouffé et bouilli, le Norvégien a décidé au bout de quelques jours de tout abandonner et de rentrer chez lui. »

Kapuściński est venu à Bamako dans l’espoir de suivre la guerre menée contre les Touaregs. Il écrit :

« Les Touaregs sont des vagabonds éternels. Peut-on du reste les qualifier de vagabonds ? Un vagabond est une personne qui erre en quête d’une place, d’une maison, d’une patrie. Le Touareg, lui a sa maison et sa patrie, dans laquelle il vit depuis mille ans : le cœur du Sahara. Mais sa maison est différente de la nôtre. Elle n’a ni murs, ni toit, ni porte, ni fenêtres. Elle n’est entourée par aucune haie, par aucun mur, par aucune clôture, par aucune limite. Le Touareg méprise tout ce qui délimite, il s’efforce de détruire tout obstacle, il brise toute barrière. Sa patrie est sans bornes. Elle s’étend sur des milliers et des milliers de kilomètres de sable brûlant et de rochers. C’est une terre immense, perfide, stérile que tout le monde redoute et évite. Ses frontières se trouvent là où se terminent le Sahara et le Sahel, là où commencent les champs verts, les villages et les maisons des peuples sédentaires, ennemis des Touaregs. »

« Personne n’a jamais compté ce peuple mobile, mystérieux, qui fuit les contacts, vit à part, enfermé non seulement physiquement, mais aussi mentalement dans son déser (sic) ingrat. Le monde extérieur n’intéresse pas les Touaregs. Il ne leur vient pas à l’esprit de chercher à connaître les mers comme les Vikings, de faire du tourisme, de visiter l’Europe ou l’Amérique. Quand un voyageur européen qu’ils ont capturé leur dit qu’il veut atteindre le Niger, ils ne le croient pas : « Pour quoi (sic) as-tu besoin du Niger ? Il n’y a pas de fleuves dans ton pays ? »

Je suis à deux jours de mon départ pour Bamako, sur cette longue route de 1000 kilomètres au bout de laquelle je verrai le soleil se coucher sur le Niger. Entretemps, je continue d’arpenter Conakry et photographie un homme dans la rue. Il marche devant un grand panneau publicitaire vantant la fréquence quotidienne du vol pour Paris par la compagnie nationale française. Son mouvement, que je saisis au vol, mire celui du mannequin de l’affiche tandis que son ombre semble s’éloigner de lui, dans la direction opposée.

Pourquoi ai-je choisi cette scène comme photo du jour ?

J’examine les notions de dépaysement, de désorientation, d’appartenance (ou non) à un lieu. Je revisite mon état d’esprit et mes sensations physiques, après tant de kilomètres parcourus, au 80e jour de voyage. A Dakar, j’écrivais : « La contradiction m’est inconfortable. Mon corps est en Afrique, mon coeur en Asie. Je dois désapprendre ce que j’ai appris (comme le conseille Cummings), pour me connaître, pour me réconcilier. C’est même le but de mon voyage : identifier, comprendre, accepter le passé proche. Pour réussir, je vais explorer ma relation avec le silence, avec la solitude. Loin devant sur la route, je retrouverai peut-être le feu sacré. »

« Et, avec un peu de mélancolie, peut-être, il ajouta:
– Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin… »

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

Vu de Paris où j’écris ces lignes, à quelques jours d’un nouveau départ, je mesure le chemin parcouru, l’effet du déracinement et celui de mon vagabondage. Où suis-je et qui suis-je vraiment ? Quels sont les critères qui définissent les réponses potentielles ?

Je trouve des réponses dans un article du toujours excellent Brain Pickings et dans le travail de la japonaise Yumi Umiumare.

L’artiste Louise Bourgeois contemplait l’idée que la solitude enrichit le travail créatif. J’ai déjà parlé de ce sentiment ici, en prenant appui sur le manifeste de Marina Abramović. Picasso aussi disait que « rien ne peut être fait sans la solitude. » (Cité par Jean Leymarie dans Picasso : métamorphoses et unité, aux éditions Skira) Le revers de la solitude choisie est l’isolement forcé. Je suis parti en Afrique pour faire éclater « tout ce qui délimite, tout obstacle, toute barrière. » Comme Olivia Laing l’explorait dans The Lonely City: Adventures in the Art of Being Alone, sa marche à travers une période d’auto-expatriation, tant physique que psychologique, je constate aussi que la solitude peut être « un lieu peuplé : une ville en soi. » J’avais ressenti confusément cela à Dakar et j’en avais parlé au 41e jour de voyage :

« Je suis mis en route à travers l’Afrique de l’Ouest précisément pour me retrouver dans un désert populeux, pour être seul au milieu des gens mais aussi pour ré-apprendre progressivement les échanges sincères, francs et sans calcul… »

« La solitude peut vous mener à une expérience de la réalité autrement inaccessible », écrit Laing à propos du temps qu’elle passe, telle une vagabonde, chez les autres. Une vie « parmi les choses de quelqu’un d’autre, dans une maison que quelqu’un d’autre a créée et depuis longtemps. » Pour se « libérer du poids persistant de la solitude, de la sensation d’incongruité, de l’agitation autour de la stigmatisation, du jugement et de la visibilité », elle marche dans la ville, seule. « Dans certaines circonstances, le fait d’être à l’extérieur, de ne pas s’intégrer, peut être une source de satisfaction, voire de plaisir. Il y a des sortes de solitude qui procurent un répit contre la solitude, des vacances, sinon un remède. »

La marche en solitaire dans en environnement urbain est précisément le moyen que j’ai utilisé, peut-être plus pour m’inscrire dans la réalité que pour m’en échapper. Je le faisais déjà avant l’Inde, avant l’Afrique, je le faisais à Amsterdam en me perdant volontairement le long des canaux, je l’ai fait à Paris quotidiennement en m’obligeant à découvrir de nouveaux quartiers, emprunter des itinéraires improbables et rester hors de « la maison que quelqu’un d’autre a créée » (où je suis reconnaissant d’être accueilli depuis l’interdiction de retour en Inde) aussi longtemps que possible, aussi disponible que possible. Durant ces moments dont je n’espérais rien, je me suis senti occuper mon espace plus que je ne le pensais, sans maison mais confortablement seul au milieu des autres.

Inspirée par la maison en carton d’urgence de l’architecte japonais Shigeru Ban, Umiumare explore l’idée qu’une maison, habituellement un objet de permanence, pourrait être spécifiquement conçue pour offrir un confort momentané :

« Le travail de Yumi Umiumare utilise le potentiel perturbateur de la désorientation pour contester les barrières qui se forment dans les discours sur la différence culturelle – entre les États nations ou au sein des communautés qu’elle traverse. Après 25 ans de vie en Australie, le sentiment de désorientation culturelle d’Umiumare est peut-être minime, mais sa sensibilité à l’éloignement des autres est plus forte que jamais. Où est sa place ? », lit-on dans le Japan Times.

Et Umiumare répond : « Cela peut sembler un cliché, mais je pense que j’appartiens à moi-même. Alors, où que j’aille, je dois être en moi et je dois me le rappeler. Parce qu’en me déplaçant d’un endroit à l’autre, je m’adapte toujours. Au bout du compte, je dois être de retour en moi, qui est constitué des multiples couches culturelles et couleurs que j’ai acquises au fil du temps. »

Le vol quotidien pour Paris attendra car droit devant moi coule le Niger…


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit ; en voici d’autres…

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