#Off2Africa Jour 75 Conakry Guinée

 

#Off2Africa Jour 75 Conakry Guinée © GILLESDENIZOTMercredi 8 février 2017
Le plan machiavélique de Bob le balai avait tout du crime parfait…

La décapitation avait fait grand bruit et devint le sujet de supputations enflammées jusqu’à la Saint-Simenon, puis les bonnes âmes se lassèrent. Elles se lassent toujours; on ne peut exiger de la population de s’intéresser plus que de raison aux faits divers anciens car il en survient toujours de nouveaux. Cependant, jamais de mémoire il n’était arrivé une chose pareille, et bien que la saison des pluies ne fût pas encore là, les habitants étaient tout de même pris de sueurs froides rien qu’en songeant aux événements que nous nous proposons maintenant de raconter.

A deux pas de la mairie, une troupe hétéroclite avait fait son trou sans se soumettre aux formalités qui incombent à tout nouvel arrivant : se déclarer sans attendre aux autorités, se présenter aux alentours, enfin et tout particulièrement, assister au culte de moralisation hebdomadaire qui débutait sur le coup des huit heures et soixante-neuf minutes par une mise en voix martiale, sous la baguette ferme de Frau Zack. Vous en conviendrez, si des règles de bon voisinage aussi évidentes ne pouvaient être respectées par tout un chacun, alors c’était probablement que la fin des haricots approchait.

Effectivement, l’arrivée des énergumènes, le jour des fiançailles de la fille de Monsieur Lamaire, n’était pas passée inaperçue. Elle avait interloqué, voire choqué les villageois qui avaient défendu leur chez-eux contre les invasions des étrangers qui ne venaient par là que pour profiter, ah ça ! ça ne faisait aucun doute. Et puis figurez-vous, il y avait cette odeur âcre, indéfinissable bien qu’immédiatement repoussante. Depuis le jour des fiançailles de la fille de Monsieur Lamaire, le village tremblait à l’idée de dégringoler du « Classement officiel des plus beaux villages de chez-nous » et de se voir retirer le panneau officiel planté à l’entrée des lieux.

L’odeur incommodait tout particulièrement Madame Lamaire. Elle s’était habituée à sa vie comfortable, d’abord fillette chez ses parents, Monsieur et Madame Dulack, puis à l’Institut Fleuri où elle avait dûment étudié – sans toutefois maîtriser – l’art d’être une épouse sage (avec option numismatique), ce qui lui valut de bénéficier d’une vie tout autant confortable lorsqu’elle convola avec Monsieur Lamaire, clerc de son état. Leur petit pavillon cossu par devant laissait à désirer par derrière; le grand-père Lamaire avait oublié de verser les arrhes un matin de veille de grande beuverie, et le lopin que la famille convoitait de longue date leur passa sous le nez. Depuis cet épisode honteux, les Lamaire vouaient une inimitié farouche à « ces gens » qui, assurément, étaient devenus propriétaires rien que pour les contrarier.

« Ces gens » n’étaient pas comme tout le monde. Max, Stanley et Hoover vivaient en communauté avec Zarbi, Plik et Plok, ainsi que Marcel et Robert. (Vous imaginez un peu le désordre, juste derrière le pavillon Lamaire cossu par devant…) Max, le gros sac de toile jaunie, aimait à se hisser sur Stanley, le vieux fauteuil en bois, pour y faire un somme après le déjeuner. Il n’embêtait personne, et encore moins Stanley qui lui avait même aménagé un espace plus moelleux en ôtant la planche du milieu. On ne pouvait donc imaginer colocataires plus placides, plus affables que Max et Stanley.

À la kermesse locale, Max et Stanley avaient remporté Hoover, le gros lot de la tombola : un ventilateur perclus, un brin rouillé mais encore vert, qui fût ravi de rejoindre les compères plutôt que les Lamaire. Qu’on lui soufflât au nez et à sa barbe un si gros lot, Madame ne put le tolérer et entreprit de transplanter sur-le-champ tous les géraniums des balcons par devant. Sa déception fut encore aggravée par la fugue de Bob, son balai, qui s’évada par derrière au lieu de balayer devant. Pensez : un balai paresseux saisit vite l’opportunité que présente un ventilateur encore vert. Bob régla Hoover sur balayage à 90°, s’adossa au mur, se roula une cigarette et l’alluma.

Les deux poules Marcel et Robert fumaient pas mal aussi, et depuis des années. Ces deux-là se détestaient, mais avec ingéniosité. Marcel tournait le dos à Robert, prétendait des affinités avec Max, gloussait à intervalles réguliers pour irriter son monde et en particulier l’appareil digestif de Robert qui ne parvenait pas à se retenir et cela ne plaisait guère à Stanley. Par solidarité, Hoover s’activait parfois jusqu’au tournis, faisait tourbillonner les saletés de la cour et soulever les plumes de Marcel et Robert qui claquetaient des dents dans l’ouragan. Plik et Plok, les deux lapins, en glapissaient d’amusement et permutaient sans cesse leur position, toujours en respectant qui le Yin, qui le Yang. Plok tenait Plik par la patte arrière droite, un tour qu’ils avaient mis au point pendant une saison au cirque Tschüß. Marcel et Robert, quant à elles, en perdaient le Nord. Cela sifflait et vrombissait et crachait, on eût dit que la fin des haricots approchait.

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Cet après-midi là, le vacarme fut plus fort qu’à l’accoutumée. Le bras de Madame Lamaire glissa, laissant une trace de crayon noir de sa joue à son front et manqua de la rendre borgne. Elle ne parvint à contenir son hostilité qu’au prix d’un cantique qu’elle entonna à l’octave supérieure, en oubliant tous les principes vocaux que lui avait inculqué Frau Zack. Les petites étincelles qu’émettait d’ordinaire Hoover grandirent; elles étaient aussi de plus en plus fréquentes. Max ouvrit un œil, le droit, et n’eut que le temps d’apercevoir l’armature de métal se scinder. La partie supérieure du ventilateur un brin rouillé, de forme circulaire, se sentit pousser des ailes et tel un boomerang, s’envola droit devant dans un sifflement strident avant de s’écraser contre le mur.

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Il y eut un piaillement étouffé; la tête de Marcel roula sur le sol. Tous se figèrent et regardèrent ailleurs. Zarbi le lézard – qui attendait son heure – hurla telle une hyène, bondit, se saisit de la tronche emplumée de Marcel et fila à l’anglaise.

Bob ricanait, toujours adossé au mur. Il se roula une cigarette et l’alluma.


Durant #Off2Africa, j’avais pour habitude de ne choisir qu’une photo par jour, une seule,
et de la partager, sans légende, via mon compte Instagram.
Celle du jour figure en haut de ce récit; comme il n’y en avait aucune autre ce jour, en voici une qui convient bien…
#Off2Africa Jour 48 Ziguinchor Casamance Sénégal

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3 réflexions sur “#Off2Africa Jour 75 Conakry Guinée

    1. Marcel a depuis longtemps été cuite au pot. Nous avons dûment transmis vos condoléances à Robert. Elle nous prie de vous demander si vous n’auriez pas une petite place dans votre cour arrière…

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