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Silence NC4

Journal nocturne - Comment ne pas tout « désaimer » durant ce voyage de l’éloignement… ?

Journal nocturne – Comment ne pas tout « désaimer » durant ce voyage de l’éloignement… ?

et dont la page se tourne la nuit.

qui s’écrit le jour

Un journal de l’éloignement


Dès le réveil, tu le sais : ça ne va pas être un jour facile. L’angoisse te fait tomber du lit, tu la retrouves en te chaussant, en allant te laver le visage, elle te regarde dans le miroir, elle t’accompagne pour chauffer de l’eau, elle te chasse vers la terrasse, tu n’arrives pas à tenir en place, inspirer – expirer face à la baie, le soleil est revenu, la rumeur de la nouvelle médina est assourdie, le souffle est court, le mate te brûle, au loin on ne distingue pas l’Espagne (et c’est tant mieux aujourd’hui), il n’y a que l’horizon et rien au-delà.

C’est que tu dois faire la part des choses, replacer le passé dans son contexte et ne pas tout effacer de ta mémoire. Ce que tu as vécu durant neuf mois est rare, trop bref mais si marquant. Tu avais choisi de quitter Tanger (où tu avais recommencé à te construire en apprenant l’arabe et l’espagnol), et tu avais refermé la porte de cette maison qui t’abritait. Tu avais dépassé tous les pronostics en terminant avec un 10/10 en arabe et un sobresaliente (tu ne savais même pas ce que signifiait ce mot) 9/10 en espagnol, après seulement quatre mois de cours et en sautant les 180 heures du premier niveau. Vers la fin de la session, alors que tu te préparais aux examens, tu as entamé une conversation avec N., dans sa langue. Puis, tu as vécu neuf mois avec lui, ou pour être exact, à part la première semaine de septembre, tu as vécu chaque jour de ces neuf mois avec lui. Tous les jours, tu as parlé espagnol, tu t’es débattu avec le vocabulaire pour sélectionner le mot exact dans vos conversations, tu as acquis des automatismes de langage. Ce qui était pour toi la langue d’Almodovar est devenu l’outil d’indépendance à Tanger, puis l’articulation du couple. Tu t’es mis à lire en espagnol, à écrire en espagnol, à penser en espagnol, à rêver en espagnol, à aimer en espagnol. Tu as découvert la musique de cette langue et tu as senti ton esprit se libérer. Progressivement, l’accent et la manière se teintèrent d’argentin. Tu dis acá au lieu d’aquí, tu as de la peine à revenir de ce voyage linguistique et à retrouver tes repères en arabe et en espagnol. Les mots te feraient-ils mal ?

La raison de ton angoisse du jour est si évidente : comment ne pas tout « désaimer » durant ce voyage de l’éloignement ? Comment parvenir à couper le lien, à se détacher de ceux qu’on a aimé sans rejeter ce qu’ils nous ont donné et qui nous a fait grandir ?

Ne repousse pas la langue et continue de l’apprendre, de l’aimer, de te sentir à l’aise avec les mots, même ceux qui te rappellent tout ce que tu as vécu avant la rupture.

Il la parle si bien cette langue, il disait des mots que tu n’oublieras jamais, qu’il te semble entendre encore :

Hola guapetón
Vos sos un hermoso
Que descanses
Yo también te amo
 
Y bueno… eso…
 

Tu voulais découvrir tous les films du cycle hispano-américain et tu n’as pas eu la force d’en voir un seul, parce qu’entendre un accent colombien ou voir les paysages d’Argentine t’apparaissait bien trop redoutable. Et pourtant, tu vas assister à une conférence à l’Institut Cervantes… Lorsqu’une participante parle avec tant de passion de son livre, son accent te rappelle la merveilleuse escapade en Andalousie.. et tu retournes immédiatement te protéger dans ta bulle. Lorsqu’un autre conférencier, de repente, prend la parole, c’est insoutenable ; tu ne supposais pas une seconde son origine : le pays des gauchos, du mate et de tout ce que tu as éperdument aimé. Ta bulle se met alors à rebondir à travers la salle, elle percute les murs comme dans un match de squash et, lamentablement, explose quand tu entends l’expression «Y bueno, eso…» prononcée avec cette douceur caractéristique, celle qui te manque aujourd’hui.

Ne hais pas cette langue qui t’a tant donné depuis un an. Continue de l’apprendre, de la pratiquer et de l’aimer. Souviens-toi de Grenade et combien vous y étiez heureux, souviens-toi de la Colombie et de votre voyage, souviens-toi de l’Espagne et de votre projet – avorté – de vous y installer ensemble. Souviens-toi aussi de tous celles et ceux que tu as rencontré sur ta route et de ta fierté de pouvoir échanger dans leur langue. Cela te revient parce que tu y as consacré des efforts assidus. Tu n’as pas non plus rejeté le yoga après l’Inde ; votre cohabitation est sans doute difficile et tu te méfies encore mais lorsque tu te places sur le tapis, tu te retrouves en confiance, chez toi. Tu feras de même avec l’espagnol.

Tu as appris cette langue pour être libre de rencontrer l’autre, le côtoyer, le découvrir, communiquer avec lui, l’accepter et vivre ensemble. Tout cela tu l’as accompli avec N. «a pesar de que», en dépit d’un échange interrompu trop tôt à ton goût. Vous vous imaginiez une vie à deux en Espagne mais tu as retrouvé ta vie solitaire à Tanger. Sois clément, garde un peu de place dans ton cœur pour lui et sa culture et n’élargis pas le détroit qui vous sépare. Qui sait ? Le moment venu, il te suffira d’un petit bond pour tout retrouver…

« Aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi. »

Émile Chartier, Éléments de philosophie

2 comments on “Silence NC4

  1. Merci beaucoup de vos commentaires, cela me touche de savoir que vous lisez ces lignes et qu’elles trouvent en vous une résonnance…

  2. J’aime vraiment tous ces textes de “l’éloignement “…absolument poignants

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