#Off2Sudamérica 2018-2019 © GILLESDENIZOT
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#Off2Sudamérica – Machu Picchu: It’s (not) worth it.

Sur la route des globe-trotters instafrimeurs, le Machu Picchu fait office de mot compte triple. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Faisons les comptes…

Bienvenue dans le monde merveilleux des parcs d’attraction ! Celui-ci n’a pas échappé au tourisme de masse : sur la route des globe-trotters instafrimeurs, le Machu Picchu fait office de mot compte triple. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Faisons les comptes…

En imaginant #Off2Sudamérica, la citadelle inca n’était pas vraiment sur ma liste. Arrivé au Pérou, je me mis à penser qu’il serait dommage de passer à côté d’une telle expérience. C’est ainsi que je traçais sur la carte le chemin à parcourir pour me rendre au Machu Picchu.

Depuis Lima, j’allais devoir compter avec vingt-quatre heures de bus pour passer de l’océan Pacifique aux 3 310 mètres d’altitude de Cuzco. En prévision de cette longue route (1 117 kilomètres), je me suis offert le service Excluciva (sièges inclinables à 180°, écran individuel, service à bord, et WiFi cortesía sujeta a disponibilidad comme ils disent…) Selon la bonne vieille loi de Murphy, « tout ce qui est susceptible de mal tourner tournera mal » : l’option végétarienne sélectionnée lors de l’achat du billet n’existe pas à bord (« mais ce n’est pas de la viande, c’est du poulet », avec sourire carnassier ad hoc) et le WiFi n’est pas disponible. On survivra, le siège est très confortable. Le coucher du soleil sur le Pacifique est somptueux tandis le bus file sur la route PE-3S (la Longitudinal de la Sierra Sur) au milieu de dunes de sable. À 3 h. 27 nous sommes déjà à 3 630 mètres d’altitude, je remonte la couverture et me rendors. À 5 h. 24, nous sommes dans la région d’Apurímac. Il fait froid, il pleuvine, l’oxygène s’est raréfié mais il y a de belles photos à faire depuis la petite fenêtre des toilettes (merci mon dieu pour les toilettes). À 10 h. 20, le bus s’immobilise. Un aréopage de spécialistes se forme aussitôt pour identifier le mystérieux problème mécanique. Ça discute comme les médecins de Molière autour du moribond. Une chèvre vient à passer ; elle aussi se préoccupe de l’avarie en insistant pour mettre sa tête dans le moteur. Deux heures plus tard, la chèvre s’en est allée et le bus repart. À 16 h. (enfin), Cuzco se laisse entrevoir, la cordillère des Andes et ses pics enneigés derrière elle.

L’ancienne capitale des Incas est devenue hyper touristique. « Hot stones massage? Selfie stick? », c’est à vous de voir… mais n’espérez pas échapper à la horde des marchands ambulants. Ils sont partout, vous guettent derrière les colonnes de la Plaza de Armas, surgissent de ruelles que vous imaginiez désertes, et ne se lassent pas de vous poursuivre. Le Petit Futé écrit « Malgré tout ce qu’on peut en dire (saturation touristique, etc.), on aime Cusco, on s’y sent bien, et on y revient, toujours, avec la même joie. » En ce qui me concerne, c’est plutôt le contraire. Deux jours sur place et je n’avais qu’une hâte, celle de m’en aller !

#Off2Sudamérica 2018-2019 ©GILLESDENIZOT
#Off2Sudamérica 2018-2019 © GILLESDENIZOT

À Lima, j’avais réussi à acheter en ligne mon billet pour visiter le Machu Picchu. À moins de passer par une agence et d’opter pour la solution hors de prix en train, les routards feront bien de se renseigner pour dénicher d’autres offres plus abordables. Finalement, je dégote un tarif relativement bon marché sur le site officiel qui n’accepte toutefois pas mon paiement en ligne. Il faut donc imprimer le bordereau et aller payer (sous trois heures sans quoi votre réservation devient caduque) à la Banque du Pérou. Mon conseil : arrangez-vous pour que la Banque du Pérou ne soit justement pas sous le coup d’une panne informatique généralisée. (Murphy, tu commences sérieusement à me faire braire.)

Au petit matin, billet en poche, départ de Cuzco pour Aguas Calientes, un bourg hideux rebaptisé Machu Picchu Pueblo. Comme les marchands de Cuzco, il est impossible de l’éviter, vous êtes prévenus. J’ai quand même réussi à l’atteindre en neuf heures, sans passer par une agence pour nantis mais en marchant la dernière dizaine de kilomètres, le long de la voie ferrée et du Rio Urubamba. Vous y êtes : cette randonnée à l’aller et au retour est l’un de mes deux plus beaux souvenirs.

Au jour 97 du périple #Off2Sudamérica, je prends place dans la navette pour le Machu Picchu (on peut faire le chemin à pied, je l’ai fait à la descente car plus facile et parce que faut quand même pas pousser, vu le prix du trajet). Il est 6 h. 26 quand j’arrive à l’entrée du site, il se met à pleuvoir. On vous aura abondamment averti qu’il vous faut un guide officiel, que votre billet ne vous autorise qu’une visite de quatre heures maximum et vous passerez outre. Vous ferez bien car les guides des autres visiteurs parlent tellement fort que vous ne perdrez aucune explication. Quant à la durée de visite autorisée, si vous entreprenez également l’escalade de Huayna Picchu, il est absolument impossible de tout accomplir en quatre heures. Et comme disait mon compagnon de route, il y a peu de chances que les gardes du site vous courent après pour vous obliger à quitter les lieux.

Une foule se presse à la porte. Depuis juillet 2011, l’entrée du Machu Picchu est limitée à 2 500 (!) visiteurs par jour et 400 pour Huayna Picchu. À 6 h. 30, une première instafrimeuse me houspille parce que je ne bouge pas assez vite. La vue est imprenable et il lui faut son cliché typique à partager sur les réseaux asociaux. Elle houspille aussi son partenaire, incapable – semble-t-il – de réaliser la photo idéale : elle pose, clic clac, elle va vérifier, elle se plaint et donne des instructions, retourne poser et ainsi de suite pendant de longues minutes. Finalement, elle sort le selfie stick car on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.

Vous vouliez simplement VOIR de vos propres yeux le site du Machu Picchu et consacrer, disons, deux petites minutes pour savourer ce moment ? Bougez-vous de là, car il y a une file de touristes en manque de selfie.

C’est comme au musée (je ne comprends pas pourquoi certains prennent des photos des tableaux lorsque la même image est disponible sur Internet, gratuitement), au concert (toutes ces mains en l’air, tenant les smartphones), ou même au feu d’artifice du 14 juillet 2018 à Paris (la dame devant moi a vu tout le spectacle à travers son écran de portable, lui-même placé tout au bout d’un… je vous le donne en mille : selfie stick !)

Bref, l’attraction touristique la plus visitée du Pérou (et la plus importante source de revenus du pays) est tout sauf un lieu sacré. Vous êtes dans un épicentre du tourisme de masse et rien n’est plus important que la photo que vous publierez. Ou plutôt, rien n’est plus important que le nombre de Likes que vous récolterez grâce au selfie que vous aurez partagé.

Alors vous vous échapperez à chaque fois, vous chercherez l’endroit paisible et à l’écart, pour enfin vous assoir et admirer le panorama. Ce matin-là, c’est le ballet incessant des nuages qui m’a fasciné : Huayna Picchu jouait à cache-cache avec le brouillard matinal, se laissant découvrir brièvement avant de disparaitre. C’est l’autre souvenir de cette étape #Off2Sudamérica. J’étais tellement sous le charme que j’en ai oublié de sortir mon smartphone pour faire une vidéo, alors voici un petit montage…

Off2Sudamérica Les nuages du Machu Picchu © GILLESDENIZOT 2018-2019

J’imagine la stupéfaction de l’historien américain Hiram Bingham (guidé par le fermier Melchor Arteaga et Pablito Alvarez, 11 ans ; on a tendance à les oublier) lorsqu’il re-découvrit la « vieille montagne » (Machu Picchu en quechua), le 24 juillet 1911. Il y avait également du crachin ce matin-là quand soudain :

‘An unexpected sight, a great flight of beautifully constructed stone terraces, perhaps a hundred of them, each hundreds of feet long and 10 feet high.’ ‘Suddenly I found myself confronted with the walls of ruined houses built of the finest quality of Inca stonework.’ (The ruins were overgrown by trees, bamboo thickets and tangles of vines and covered with moss, but the white granite walls were) ‘carefully cut and exquisitely fitted together’ (and the scene) ‘fairly took my breath away.’

Hiram Bingham, The Lost City of the Incas (1948)

Dans le petit restaurant bueno, bonito y barato que j’avais déniché à Cuzco était suspendue une ancienne photo en noir et blanc du site. Je ne me souviens plus de la date mais elle avait été prise bien avant que la restauration intensive commence, peut-être même en 1911. Détail amusant, l’arbre bien connu qui pousse dans un des enclos était tout petit et il est bien grand maintenant (si c’est le même). Alors, que reste-t-il des ruines ? La plupart des édifices ont été reconstruits pour que les touristes puissent s’imaginer plus facilement leur apparence d’origine. En 1976, 30% du site avait déjà été restauré et selon mon observation en 2018, tout a l’air bien (trop ?) neuf…

Après avoir arpenté la citadelle et m’être fait copieusement engueulé par un garde parce que je buvais mon mate tranquille… je me suis mis en marche pour gravir les 2 693 mètres de Huayna Picchu. Tout a bien commencé, et puis le sentier très escarpé est devenu difficile : trop de monde à la queue-leu-leu, un sentiment de danger permanent et de crainte de glisser, l’apparition graduelle de mon acrophobie (peur du vide, de l’altitude et des hauteurs, note de la rédaction) qui a finalement eu raison de moi. Quelques dizaines de mètres avant le sommet, je me suis assis le long d’un muret, en tournant le dos au précipice, pour me tranquilliser avant de redescendre. À l’impossible, nul n’est tenu.

De retour sur la terre ferme, j’ai aperçu une très belle inconnue qui se promenait seule à travers les ruines. Je l’ai retrouvée plusieurs fois, écrivant dans son journal ou admirant le panorama. J’en garde un très beau souvenir de sérénité, proche de ce que j’étais venu chercher au Machu Picchu : un certain recueillement dans un lieu sacré, censé relier les hommes d’aujourd’hui à ceux d’antan, à leur savoir.

Comme au site inca d’Isla de la Luna (Bolivie), j’ai déposé quelques feuilles de coca en guise d’offrande avant de prendre congé du Machu Picchu. En descendant à pied le chemin qui menait au bas de la vallée, j’ai rencontré un beau papillon (NB. Le Pérou détient 20% du total mondial des papillons.) Il se posa et resta sur ma main assez longtemps ; il fit même un bout de route, tranquillement perché sur mon sac à dos…

Alors, le Machu Picchu en vaut-il la chandelle ?

«El secreto no es correr detrás de las mariposas, es cuidar el jardin para que ellas vengan a ti.»

« Le secret n’est pas de courir après les papillons,
c’est de prendre soin du jardin pour qu’ils viennent à toi. »

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